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La mère juive au cinéma et sur scène, de Lenny Bruce à Ronit Elkabetz

23 minutes de lecture

 
La mère juive au cinéma et sur scène : bienveillante ? Protectrice ? Rebelle ?
 
« Lorsque mon frère Stan m’a annoncé la mort de notre mère, la première chose que je lui ai dite c’est : “Est-ce que tu as pu récupérer sa recette du kugel ?” » Billy Crystal interprète le rôle de l’humoriste Buddy Young Jr dans le merveilleux film Mr Saturday Night (1992). Afin de détendre un peu l’atmosphère lors de la cérémonie à la synagogue, il commence donc par cette blague. Et puis, il se met à raconter le rôle de sa mère, le temps qu’elle passait à leur préparer des plats sans fin, puis sans faim, à tel point que Buddy raconte que pendant toute une partie de son enfance il pensait que son « prénom était Goûte-ça ». Comment sa mère était dévouée à toute la famille : « Elle couchait avec notre père, ce qui ne devait pas être une promenade champêtre. »
 

 
Blagues et anecdotes pour finir par rappeler que c’est dans le salon de cette famille d’immigrés new-yorkais des années 30 que tout commença. Que sa vocation s’y exprimait pour le bonheur de tous. Slalomant entre les plats en pagaille et la grande famille réunie pour le shabbat, Buddy et son frère Stan, alors enfants, divertissaient leur public en se moquant tour à tour de chaque membre de la famille. Comme leurs oncles qui tenaient une boulangerie et qui avaient manifestement une appréciation très différente des besoins et de la préparation :
 
– Tu n’as pas préparé assez de gâteaux !
– Tu en as préparé trop !
– Tu n’as pas préparé assez de gâteaux !
– Tu en as préparé trop !
– Attention, tu éternues sur les gâteaux…
– Ça les rend moelleux !
 
Les blagues de Buddy et Stan ont pour unique trophée la joie de voir leur mère lever des bras en l’air en remerciant le ciel de rire autant grâce à ses enfants. Buddy raconte à la synagogue que les bras de sa mère étaient « tellement gros qu’on se cachait derrière pour resquiller au cinéma… Néanmoins, lorsqu’elle vous serrait dans ces bras, il n’y avait nulle part au monde où l’on se sentait plus en sécurité. »
 

 
Est-ce cela la définition d’une mère juive ? Pour Sheldon, le personnage interprété par Woody Allen dans New York Stories (1989), il s’agit plutôt du contraire. Sheldon se sent en insécurité permanente lorsque sa mère est là. Auprès des femmes surtout. Elle a le don pour leur trouver des défauts, des traits qui confirment qu’elles ne méritent pas leur progéniture. Cette mère-là est bien entendue la cousine américaine de Marthe Villalonga, la mère de Guy Bedos dans Un éléphant, ça trompe énormément. Capable de dégoûter les plus motivées des prétendantes, leur pouvoir semble sans limites d’autant plus qu’elles règnent seule, avec un père disparu ou juste un beau-père très effacé et dominé dans Un éléphant. Cela rappelle d’ailleurs cette blague juive où un homme voit systématiquement chacune de ses dulcinées « vetoïsée » par sa mère. Désespéré, il va voir un rabbin qui lui conseille d’en choisir une qui ressemble comme deux gouttes d’eau à sa propre mère. Qui parle de la même manière, des mêmes sujets, qui a les mêmes goûts et dégoûts… Le soir venu, il l’amène à la maison. Et miracle : sa mère l’adore. Seul problème : c’en est trop pour le père qui la jette dehors. Sheldon est exaspéré et se laisse conquérir par de sombres pensées. D’autant plus que sa mère ne se gêne pas pour l’enquiquiner jusqu’au travail. Elle y débarque avec une amie, perturbant une réunion importante, Lorsque le patron de Sheldon arrive pour voir ce qui le retient, la mère dit à son amie, à voix un peu trop haute : « C’est celui qui a une maîtresse. »
 
 

Tradition et modernité

 
Sheldon en arrive petit à petit à souhaiter que sa mère disparaisse. Il l’emmène au spectacle de magie et la fait disparaître dans la fameuse boite. Mais le tour marche trop bien et elle ne réapparaît pas… avant le lendemain. Les New yorkais la regardent, stupéfaits, trônant dans le ciel avec un immense visage. Et ils se délectent lorsque celle-ci n’humilie plus Sheldon avec son entourage mais avec l’ensemble de la ville. Elle partage toutes les anecdotes honteuses sur son fils. Tout rentrera dans l’ordre lorsque Sheldon tombera amoureux d’une femme qui plaît et semble comprendre sa mère.
 
Les mères représentent donc souvent le monde ancien. Tantôt rassurant dans Mr Saturday night tantôt étouffant dans New York stories. Mais, en réalité, les humoristes qui défièrent les haines et préjugés racistes et antisémites, qui combattaient le sympathisant nazi Father Coughlin comme Jack Benny ou Eddie Cantor et puis marchèrent auprès de Martin Luther King et de ses militants comme Alan King, Milton Berle et Don Rickles, avaient du mal à accepter une minorité qui est en fait une majorité : les femmes. Le corporatisme des humoristes, comme son public ou les moyens de diffusion, se méfiaient du pouvoir comique potentiel des femmes. Comme si en être le récepteur vous retirait votre virilité.
 
Toutes les familles juives immigrées au début du siècle aux États-Unis n’eurent pas la même chance que celle de Buddy Young, qui dans ces années difficiles retrouvait joie et bonheur autour d’une table. Les familles décomposées par les maris absents et fuyants étaient un tabou. La débrouille, surtout lorsqu’il y avait de nombreuses bouches à dents de lait à nourrir, s’avéra plus remarquable pour ces femmes seules. Une a même eu l’audace de devenir humoriste. D’aller à contre courant de toutes les attentes : Sophie Tucker. Élevant seule son enfant et s’ennuyant à travailler dans la restauration, elle trouve un producteur qui la juge laide, la force à se grimer, comme le voulait une mode raciste de l’époque.
 

 
Un soir à Boston en 1908, sa malle n’arrive pas. Elle s’excuse auprès du public en disant qu’elle ne pourra pas mettre le maquillage habituel. Mais le public la réclame comme elle est. Dès lors, Sophie Tucker montre fièrement sur scène ses rondeurs et chante ses nuits où elle dit virer au petit matin les amants qui espèrent qu’elle leur préparera des toasts ou se mettra à coudre les boutons de manchette. Cette vie très moderne n’empêchera pas Sophie d’être une des plus belles interprètes du classique « A yiddische mama ».
 
Cet équilibre entre traditions et modernité est très bien montré dans le film Lenny (1974) de Bob Fosse qui retrace la vie de Lenny Bruce. Celui qui, à la fin des années 50, a donné ses lettres de noblesse au stand up en étant le premier à démonter, sans concession, sur scène tous les préjugés : racistes, antisémites, homophobes et misogynes.
 
Les femmes de sa vie eurent une grande influence sur son œuvre, en particulier Honey Harlowe avec qui il aura une fille, Kitty. Dans son enfance, Lenny Bruce observa les deux modes de vie très différents de sa mère Sally Marr et de sa tante Mema. Sally, divorcée et très indépendante, fut danseuse et animatrice de soirée, traçant son petit bout de chemin sans complexe. Mema est plutôt la représentation de la mère juive à l’ancienne, avec ses craintes et angoisses.
 
 

Les grandes figures

 

La première fois où Lenny Bruce sera victime de censure à la télé sera en relation avec une anecdote qu’il raconte au sujet de Mema. Les producteurs du Steve Allen show demandent à Bruce de leur présenter les blagues qu’il compte faire sur le plateau, chaque passage télévisé étant surveillé et préparé pour ces émissions de grande écoute par crainte de heurter la sensibilité des spectateurs et plus encore celle des annonceurs.

 

Lenny Bruce leur dit qu’il racontera une anecdote au sujet de son retour de guerre. Militaire dans la marine américaine pendant trois ans, ayant participé aux débarquements en Afrique du Nord et dans le sud de l’Europe, puis travaillant dans la marine marchande, Bruce revint un jour à la maison familiale avec un tatouage sur le bras. Se lavant les mains dans la cuisine, Mema aperçut le tatouage. « Elle cria comme le font les mères juives, avec ce cri de goéland : « Feh ! Feh ! Tu as ruiné ton bras. Tu ne pourras jamais être enterré dans un cimetière juif avec un tatouage sur le bras ! » Je lui ai répondu que ce n’était pas grave. Qu’à ma mort on le tatouage sera enterré dans un cimetière chrétien et le reste du corps dans un cimetière juif. »

 

Les producteurs du Steve Allen show refusent qu’il raconte cette histoire, car disent-ils, ils « reçoivent de nombreux courriers de minorités offensées par des caricatures, et que ces propos peuvent être perçus comme insultants vis-à-vis des juifs ». Steve Allen et Lenny Bruce protestent. Les producteurs leur demandent d’attendre qu’ils puissent délibérer tranquillement. Ils reviennent et expliquent à l’humoriste que « non seulement l’histoire est offensante vis-à-vis des juifs mais des chrétiens aussi, car cela voudrait dire que l’on peut enterrer n’importe quoi dans leur cimetière » ! Lenny Bruce en parlera quand même et sera blacklisté ensuite.

 

 
Le personnage de Mema reviendra souvent dans les sketchs de Lenny. Pas seulement elle, mais les différentes mères juives de son entourage ayant les mêmes traits. Lors de son spectacle mythique au Carnegie Hall en 1961, Bruce raconte un de ses voyages récents à Miami pour aller voir un ami d’enfance. « Une vraie folle vivant avec une mère juive orthodoxe dans le déni. Je frappe à la porte. Sa mère m’ouvre. « Lenny, je vais te dire quelque chose au sujet de Ronny qui va te choquer : il n’est toujours pas marié ! C’est pourtant un très gentil garçon qui a de nombreux amis. Souvent le soir, il rend service à un marin et l’héberge chez nous. Et ces ingrats lui volent ses menottes ! » »
 
Le déni. C’est ce que trois femmes de différentes générations, trois militantes politiques et mères juives ont toujours refusé. Elles incarnèrent chacune ce rôle dans trois pays différents : Emma Goldman en Amérique, Golda Meïr en Israël et Simone Veil en France. La première est un des plus grands symboles de lutte pour les droits des ouvriers, de l’émancipation féminine et de la laïcité. La seconde était intransigeante avec le devenir de ses enfants, sa nation, et su arriver au plus haut poste de gouvernement comme très peu de femmes même dans le monde occidental. Avec cette fameuse photo du gouvernement qu’elle dirigeait et dont elle était la seule femme. Et puis, Simone Veil, qui après la Loi Neuwirth permit aux femmes de ne plus mourir en silence derrière une clinique de fortune.
 
 

La trilogie de Ronit

 
L’influence de ces trois femmes ne permet plus aux cinéastes et autres artistes de se limiter à la représentation de mères juives bienveillantes vouées au sacrifice familial. La famille étant une partie de leur vie mais pas l’unique, comme le claironnent pourtant certains encore aujourd’hui, qui prétendent qu’elle est ainsi une reine, fière de l’épanouissement d’autrui.
 
Le déni. C’est ce que n’acceptera plus l’incarnation la plus contemporaine et militante de cette mère juive au cinéma : Ronit Elkabetz. Car la mère juive a trop souvent été « la mère de » après avoir été « la fille de » et « la femme de ». Et lorsque dans le cas de Sophie Tucker ou Sally Marr, elle doit se reconstruire et subvenir aux besoins de ses enfants, elle ne peut le faire que dans l’ombre, la honte de l’échec du modèle familial escompté.
 

 
Ronit Elkabetz, avec tout le charisme qu’elle apporta à ses personnages, sa manière de vous paralyser par son imposante présence, avait assez de force et d’estime pour ne pas juger et caricaturer. Soucieuse d’élever, de faire comprendre, de redonner un peu d’humanité, même à ses adversaires. Dans Mon trésor (2004) de Keren Yedaya, elle se prostitue pour assurer un toit et un sandwich à sa fille. Elle se perd et perd sa fille. Elle montre une image bien réelle des mères devant survivre à tout prix avec le peu de dignité que leur accordent les hommes dans un monde brutal. Cette même souffrance que l’on voit dans Tête de Turc (2010) de Pascal Elbé où les jeunes s’amusent à l’humilier quand elle protège son fils.
 
Mais, bien entendu, le rôle qui marque le plus est celui de Viviane Amsalem dans la trilogie que Ronit réalise avec son frère Shlomi. Laquelle retrace leur propre vie familiale. Viviane, qui tente de garder un foyer traditionnel, travaillant comme coiffeuse et élevant ses enfants. Avec pour mari Elisha, magistralement interprété par Simon Abkarian. Un homme à l’excellente réputation, aimé par tous les fidèles de la synagogue et le voisinage. Qui aime sa femme mais qui ne la regarde plus. Qui ne la touche plus, même pas des yeux. Qui a deux femmes chez lui. Sa mère et la mère de ses enfants. Pas de place pour la romance ou l’insouciance. Viviane se bat. D’abord pour récupérer quelques regards de son mari. Puis, lorsque cela s’avère don quichottesque, elle réclame son droit à l’indépendance, à la renaissance. Le divorce si mal vu par certains milieux et qui serait une tâche indélébile sur le modèle de la bonne mère juive effa- cée. Elle obtiendra gain de cause, forçant Elisha à accepter le divorce à condition « qu’il ne soit pas humilié ».
 
Qu’elle porte en elle le deuil de la sexualité. Qu’elle demeure seule. La mère de ses enfants pour toujours mais la femme de plus personne. La mère juive n’est pas forcément une rebelle. Elle peut incarner le partage familial, l’amour d’une belle table et des traditions, mais cela se conjugue aujourd’hui avec d’autres facettes. Le droit à faire partie de la cité, avec celui de disposer d’un jugement, d’un accès aux études, d’un compte en banque et de l’autonomie d’un corps. La mère juive contemporaine que l’on voit sur nos écrans sera donc à la fois protectrice des siens et de ses droits.
 
Steve Krief
 
Article paru dans l’Arche (nouvelle formule trimestrielle) du mois de mai 2017,  publié avec l’aimable autorisation de son auteur.
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
© photos : DR
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