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Le spectre du rabbin de la synagogue de Neuilly sous l’Occupation

  • BY Alexandre Gilbert
  • LE 23/10/2019
Photo du rabbin de Neuilly Isaac Sawelski Jewpop

 

À bientôt 33 ans, Léa Veinstein, spécialiste de l’œuvre de Kafka, est également productrice sur France Culture et Arte Radio. Commissaire de l’exposition qui sera consacrée aux derniers survivants de l’holocauste au Mémorial de la Shoah en 2020, elle a publié cette année son premier roman, Isaac (Grasset), sur l’histoire de son arrière-grand-père Isaac Sawelski, qui fut rabbin et chantre de la synagogue de Neuilly sous l’Occupation. L’auteure répond aux questions de Jewpop.

 

Photo de l'écrivain et philosphe Léa Veinstein

Léa Veinstein

 

“Lévinas m’a conduite vers le judaïsme”

 

Alexandre Gilbert : Vous avez entrepris des études de philosophie. Est-ce la philosophie qui vous a conduit vers le judaïsme ou l’inverse ? 

Léa Veinstein : Jeune étudiante, j’hésitais beaucoup entre la littérature et la philosophie, puisque dans le système universitaire français, vous devez faire un choix de spécialité très tôt… J’ai eu le sentiment que je serai plus libre en choisissant la philosophie, qui me permettrait d’étudier par son prisme non seulement la littérature, mais aussi la musique, l’art, la science, l’histoire, etc. J’aimais le côté tentaculaire de la philosophie qui me donnait l’impression de ne pas choisir ! C’est aussi ce qui m’a conduite, dans un second temps, vers le judaïsme ou ce que l’on appelle la « pensée juive »: lors d’un cours de philosophie sur le visage, le professeur nous a distribué un texte de Lévinas. Ce fut un éblouissement, mais pas tout de suite pour le chemin que cela traçait vers le judaïsme : d’abord pour les raisons que je viens d’évoquer, la grande liberté que la philosophie permettait d’embrasser. J’étais enthousiaste à l’idée de philosopher sur le visage de l’autre. Et en y allant voir de plus près, Lévinas m’a conduite vers le judaïsme – en tout cas vers une interrogation sur les traces, sur le passé de ma famille, et vers une curiosité pour les textes.

 

Couverture du livre Isaac de Léa Veinstein Jewpop

 

A.G. : Vous êtes l’auteure d’une thèse, Penser la métamorphose : quatre lectures de Kafka dans la philosophie allemande (Walter Benjamin, Theodor W. Adorno, Hannah Arendt, Günther Anders), publiée en septembre dernier aux Éditions de la Maison des Sciences de l’homme, sous le titre Les philosophes lisent Kafka. Comment ce thème s’est-il imposé à vous ?

L.V. : Ce fut ensuite un cheminement assez long jusqu’à la thèse ! Il y avait plusieurs éléments qui s’emboîtaient, plusieurs désirs de recherche que j’avais envie d’articuler : l’envie de croiser la philosophie et la littérature, ma passion pour l’œuvre de Kafka, mystère très puissant qui m’accompagnait depuis l’adolescence. Et puis il y avait le désir de poursuivre un travail sur une constellation de penseurs juifs, de gauche, libertaires, tous en quête d’un sens qui ne renie pas le passé (ces « traces de judaïsme »), tout en étant résolument tourné vers le futur, encore objet d’espoir. Tous ces écrivains et philosophes d’alors (Benjamin, Adorno, Arendt, mais on pourrait presque ajouter Freud, Zweig, et tant d’autres) ressentaient la nécessité d’une pensée et d’une vie nouvelle, une vie à inventer. Cette philosophie qui serait à la fois juive et révolutionnaire était notamment celle que Walter Benjamin tentait de construire, par fragments : cela est très fort chez Benjamin. J’étais bouleversée par la lecture lorsque j’ai découvert ses lettres, ses textes sur la pensée de l’histoire, mais aussi de philosophie politique. Quand j’ai vu qu’il avait écrit sur Kafka, j’en étais donc infiniment curieuse. Et je n’ai pas été déçue. Sa lecture de Kafka est fascinante. Le corpus avec les autres philosophes s’est constitué assez naturellement ensuite. Ce sont quatre rencontres entre la philosophie et la littérature qui se nouent à un moment (les années 30-50) où tout est au bord de l’effondrement. Cela leur donne une puissance très particulière.

 

Photo du rabbin de Neuilly Isaac Sawelski Jewpop

Le rabbin Isaac Sawelski (collection particulière)

 

“Isaac est né dans une famille déjà intégrée, mais encore religieuse… qui se retrouve très bien dans l’adjectif israélite, devenu étrange aujourd’hui”

 

A.G. : Pourriez-vous nous rappeler les origines familiales de votre arrière-grand-père Isaac, rabbin et hazan de la synagogue de Neuilly pendant toute la Seconde Guerre mondiale ? 

L.V. : Isaac est né en France. Ses parents, Marcus et Rosalie, étaient nés en Lituanie : ils étaient la première génération d’immigrés, et se sont formidablement bien intégrés à la société française. Sans pourtant renoncer à la pratique religieuse, très présente encore (l’idéal de l’assimilation, d’un judaïsme laïc, apparaîtra un peu plus tard pour les familles ashkénazes). Isaac est né dans une famille déjà intégrée, mais encore religieuse : sorte de fleuron d’un judaïsme à la française, consistorial – qui se retrouve très bien dans l’adjectif « israélite » , devenu étrange aujourd’hui.

 

A.G. : Comment découvrez-vous les livres de Michel Laffite, Henry Rousso et Raymond Raoul Lambert sur l’histoire de l’UGIF ?

L.V. : En enquêtant sur la trajectoire d’Isaac pendant l’Occupation : l’inquiétude de découvrir dans les papiers familiaux une « carte de légitimation » de l’UGIF au nom de mon arrière-grand-père, est le point de départ d’une enquête à la fois familiale et historique. Je me suis mise à lire tout ce que je pouvais trouver sur l’UGIF, histoire passionnante et très compliquée à la fois…

 

Carte postale de la synagogue de Neuilly rue Ancelle Jewpop

Émile Ulman, architecte lauréat du Grand Prix de Rome en 1871, conçoit les plans de la synagogue de Neuilly rue Jacques Dulud dans un style romano-byzantin. Inaugurée le 11 juin 1878, elle est agrandie au début des années 30 avec un accès rue Ancelle, sur des plans réalisés par les architectes Germain Debré et Julien Hirsch, et inaugurée le 24 octobre 1937.

 

A.G. : Avez-vous eu à ce moment là le “syndrome de Maïmonide”, qui traversa Israël pendant l’affaire Katzner, à savoir qu’un juif qui aurait survécu à l’holocauste serait fatalement un “juif collabo” ?

L.V. : J’ai découvert l’affaire Katzner lorsque j’ai travaillé sur le procès Eichmann pour une exposition au mémorial de la Shoah (j’en retrace quelques souvenirs dans mon livre). C’est fascinant de complexité, là encore : ce sont des zones qui me passionnent car elles croisent l’histoire et la philosophie, au sens étymologique (et au sens le plus noble !) : comment faire un choix et pourquoi ? C’est ce qui se passe pour Katzner très précisément, il se trouve face à une question que l’on pourrait formuler ainsi:  si je peux sauver des juifs en coopérant avec ceux qui les persécutent, dois-je le faire ? Ce sont les ramifications d’une telle question que l’on retrouve dans l’histoire des conseils juifs d’Europe centrale, et en France, de l’UGIF. Je les découvre pour ma part, très modestement, lorsque je tente de comprendre la trajectoire de mon arrière-grand-père. Son choix de rester à Neuilly alors que les arrestations se multiplient, et même de maintenir la synagogue ouverte en continuant à exercer le culte, peut être interprété historiquement et philosophiquement de bien des manières : était-ce une forme de résistance ? Une illusion? Un leurre dangereux ? Je ne peux pas le savoir, et d’une certaine façon je ne veux pas le savoir – au sens en tout cas où je ne veux pas le juger. Je cherche simplement à retracer ces chemins qui s’ouvraient à lui, dans une époque où toutes les portes se claquaient. Et à recoudre ainsi, par des petits bouts de fils, une histoire coupée. Pour vous répondre, non, je ne pense pas qu’un juif survivant à la Shoah soit forcément un « juif collabo ». Bien sûr que non. Mais je pense qu’il a forcément à vivre après avec cette donnée, cette honte, cette ombre, cette culpabilité. Et sa famille après lui. C’est ce que mon récit, je crois, raconte : comment une ombre comme celle-ci traverse le temps, les générations ; d’Isaac sous l’Occupation jusqu’à moi, aujourd’hui.

 

Interview réalisée par Alexandre Gilbert

 

Lire d’autres articles d’Alexandre Gilbert sur Jewpop

 

Commander Isaac de Léa Veinstein (Grasset) sur le site PlaceDesLibraires

 

© photos :  Grasset / DR

Article publié le 23 octobre 2019, tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2019 Jewpop

 

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