Mur des noms au Mémorial de la Shoah YomHaShoah Jewpop

Yom Hashoah : transmettre aux générations futures… ou pas

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Mardi soir, Solal était tout chamboulé. Les yeux dans le vague, la cuillère tournoyant dans la purée, il a fini par m’avouer qu’à l’école, il y a plus indigeste que la cantine, il y a… la célébration de Yom Hashoah.

De mon temps, l’époque de l’école de fille où on mettait des pantalons sous des jupes, la célébration de Yom Hashoah commençait tôt le matin avec une minute de silence après la prière. Ensuite on enquillait sur la projection à jeun du film «Shoah» de Lanzmann, suivie… d’un débat. Oui alors là, la prof en profitait pour fumer dans la classe, «c’est l’émotion».  Armée de ses fiches, elle nous invitait à poser des questions. Au bout de 10 minutes de silence ponctuées de reniflements intempestifs, une fille tentait «Vous avez des Kleenex ?». À treize heures, pause bien méritée, on se retrouvait sans appétit à la cantine. Les yeux rougis, aucune de nous ne touchait au plat. Avec sa délicatesse légendaire, la directrice passait entre les tables… «Et ben alors, personne ne mange ?»
Une élève : C’est pas bon.
La directrice : Au ghetto de Varsovie, ils n’avaient rien à manger ! Alors on ne fait pas du Baal Tachré (ndlr : gaspillage) et on mange !

A 14h30, faute de disponibilité du maire, la municipalité nous envoyait l’adjoint à l’urbanisme pour une lecture des noms des déportés de l’arrondissement. Avant la cérémonie, la directrice achevait de nous couper définitivement l’appétit en nous prévenant, «la première qui écorche un nom, elle sera collée. C’est compris ?».
Sous pression, l’élève censée rappeler les chiffres de la déportation en Europe s’emmêlait les pinceaux, comme Henry Krasucki apportant un chèque aux grévistes du centre de production Peugeot de Mulhouse.
A la fin de journée, dans le réfectoire, on écoutait religieusement le témoignage d’un déporté. Le soir en rentrant chez nous, on avait le cœur gonflé d’espoir, on voulait relire Anne Frank, devenir chasseur de nazis, juge de nazis (ben quoi, y a bien des juges pour enfants) ou historienne. Le lendemain, telle Cendrillon après minuit, on redevenait des gamines lambda plus portées sur le dernier modèle de «No Name» que sur le devoir de mémoire.

Solal a fini par me raconter sa journée de Yom Hashoah. «La maîtresse, elle nous a expliqué ce qu’avaient fait les Nazis. Le rabbin de l’école, il nous a expliqué que Machiah allait bientôt venir et que c’est Hachem qui décidait de tout. A ce moment-là, la vieille dame qui est venue nous raconter que sa mère et elle s’étaient sauvées du Stade de l’OM a voulu partir très fâchée. Après elle est revenue, et elle a dit qu’elle croyait plus en Dieu. Là, c’est le rabbin qui a eu l’air très fâché et qui a parlé à l’oreille du directeur. Et après on a vu la bande-annonce du film sur Ilan Halimi».
Moi : le stade de l’O.M ?
Solal : Et ouais… le Vélodrome.

Le lendemain, j’ai croisé la maîtresse devant le portail de l’école. Grosso modo, je n’ai pas à m’inquiéter. «On a montré aucune photo. On a évité de parler des douches, l’an dernier des enfants ont refusé de rentrer dans la salle de bains pendant 13 jours. C’est monté jusqu’au rectorat».

Moi : Et la bande annonce du film d’Arcady, c’est quoi le rapport ?
La maîtresse : Mais enfin c’est la même chose, c’est de l’antisémitisme ! Et puis c’est bien de soutenir ce film. J’ai entendu dire que toutes les recettes seront versées à des associations juives. D’ailleurs, vous avez signé la pétition pour faire virer Aymeric Caron ? La directrice l’a envoyé ce matin à tous les parents d’élèves.
Moi : Excusez-moi, mais vous avez reçu une formation pour parler de la Shoah aux enfants ?
La maîtresse : Oui, on a un recu un CD-ROM de la Fondation pour la mémoire de la Shoah. J’ai pas eu le temps de le lire, mon autoradio ne fonctionne plus. Je suis en train de préparer la journée autour de la mémoire des Juifs expulsés des pays arabes. C’était une demande des parents d’élèves l’an dernier. Solal m’a d’ailleurs dit que votre maman a quitté la Tunisie, vous pensez qu’elle pourrait témoigner ?
Avant que j’aie le temps de m’imaginer ma mère traumatisant 30 gamins en racontant comment sa mère a pris le bateau avec ses 5 mouflets «Une main devant, une main derrière », la maîtresse a conclu «Heureusement que c’est bientôt Yom haatsmaout !».
Moi : Oui c’est plus gai.
La maîtresse : Oui et surtout plus simple à organiser. On mange de falafels et on chante la Hatikva.

The SefWoman
Ma philosophie se situe entre « A Kippour tout le monde pardonne, sauf moi » (Raymond Bettoun) et « Dieu n’existe pas, mais nous sommes son peuple » (Woody Allen)


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© photo : DR, Mur des noms

Article publié le 1er mai 2014. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2021 Jewpop

 

 

 

 

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