Maître Joe Mimouni, Serial Lawyer, 2

13 minutes de lecture

 
 
L’amour du prochain, Ahavat Israel, des conneries tout ça ! Je t’en foutrai de l’amour du prochain… Pour faire plaisir à un vieux rabbi à qui j’ai promis de défendre la mère juive et son rejeton, je me coltine une garde à vue quai des Orfèvres, à mon âge ! Et en pleine nuit en plus ! Tout ça pour venir défendre le jeune Brendon Azogui, avec pour seuls honoraires une bouteille de vodka marocaine bénie par Baba Salé, ou je ne sais plus quel Baba de Casa.
 
Misère de misère, ça doit faire vingt ans que j’ai pas foutu les Weston au 36, j’ai aucun goût pour m’habiller l’hiver et on se les pelle vraiment ! Je me la joue pas artiste japonais à mettre la parka sur la robe, la burka ferait mauvais genre dans un commissariat. Tout ça pour me coltiner des abrutis finis avec brassard, Magnum à la ceinture et crâne rasé. Le genre qu’est devenu lieutenant de police parce qu’il était trop connaud pour devenir magistrat, et pas assez bourrin pour finir mauvais truand.
Est-ce que je peux également voir votre carte d’identité monsieur Mimouni ?
Petit, suffit pas de se tondre la boule pour se prétendre Bruce Willis. Et le débardeur de bellâtre, avec cette météo, tu choperas rien à part une angine qui te clouera au lit une bonne semaine. C’est tout le mal que je te souhaite pour avoir manqué de respect à Maître Mimouni, qui a déjà eu la bonté de te tendre sa carte professionnelle.

 
Sombre tocard. Tu m’étonnes qu’à mes débuts, il suffisait du brevet pour intégrer la PJ. C’est vraiment pour écrémer qu’ils ont demandé une licence. Je les déteste. Ils croient faire une enquête et avoir débusqué l’affaire du siècle, quand on m’a sorti du pieu pour une bête histoire de shit. Même pas en kilos, l’affaire, et le parquet a confié ça au quai des Orfèvres. La bonne blague. A part une vengeance du proc’ pour faire turbiner la nuit son équipe de clampins, je vois pas l’intérêt de tout ce ramdam.
 
Surtout que mon jeunot n’est pas vraiment révélateur de la clientèle, juste un gamin qui a fait le malin à rouler ses pétards en plein jardin du Luxembourg devant sa classe de seconde. La belle affaire, c’est tellement bourgeois comme infraction. Si au moins ils l’avaient chopé à dealer du caillou de crack ou des amphets trafiquées, mais même pas. Mon p’tit tunisien a fumé du marocain et va se faire fumer par sa mère en sortant, le conflit des générations va pouvoir reprendre de plus belle.
 
Et moi, au milieu, obligé de limiter la casse et de ramener ce dossier à sa plus simple réalité, la bêtise, l’erreur de l’adolescent qui ne recommencera plus, la délinquance des quartiers dorés. Tu connais la différence entre un pauvre et un riche ? Le pauvre vend de la came pour s’acheter des Nike, le riche vend des Nike pour s’acheter sa came.
–  Allo la 7ème compagnie ? Est-ce que je peux enfin m’entretenir avec mon client, ou le respect de la loi vous passe au dessus de la caboche ?

Bon sang de bois, j’ai horreur d’attendre et encore plus qu’on me prenne pour un demeuré. La flicaille a horreur du baveux, mais le pestiféré sait pester pour se faire entendre. Et Joe Mimouni n’est pas né de la dernière pluie, ça doit être au bas mot ma millième garde à vue. Ils me l’amènent enfin, le mioche. Il était temps. Pauvre gosse, une gueule d’ange perdu dans cette antenne de police. Il a sacrément du mal vivre les chiottes à la turque, l’ambiance de cachot, et qu’on lui laisse le jean Diesel sans la ceinture Hermès et les Air Jordan sans lacets.
 
J’ai trente minutes, pas une de plus, pour le briefer sur ses droits et ce qui l’attend. L’avocat en garde à vue, c’est la minute de pub la plus chère avant le prime-time de l’interrogatoire auquel il va être soumis, la cosmétique de l’éphémère. Trente minutes, je dois tout savoir et il doit tout comprendre. C’est foutrement court et je n’ai accès ni au dossier, ni à la procédure. Que dalle. Oualou. Même en Iran, l’avocat doit avoir plus de temps, mais le Code napoléonien n’avait pas prévu qu’un jour, le citoyen français aimerait se défendre un peu plus sérieusement.
–  Fiston, on va pas passer par quatre chemins. Tu t’es fait serrer avec ta conso personnelle. T’es ni un dealer ni un trafiquant. Et ce que tu fumais, tu l’as acheté il y a quelque mois à un black au concert de NTM. Tu piges ? Tu pourras retenir et développer avec tes mots ?
 
Le gamin me regarde hébété, la h’nouna qui lui pend au nez et la sueur qui perle. Pauvre gosse. Il ne comprend rien à ce que je lui raconte et pour quelques minutes de fanfaronnade devant des gonzesses qui le faisait rêver, il risque d’enquiller vingt-quatre heures de garde à vue avant de tâter de la comparution immédiate. Putains de statistiques. Les flics ne veulent plus s’aventurer dans les Cités ni chasser le grand banditisme, alors on les envoient écumer les lieux branchouilles de la capitale pour serrer du menu fretin, du délinquant des dimanches et jours fériés.
 
Bref, il faut faire répéter au petit et lui apprendre de quoi satisfaire les poulets et rassurer le proc. Et le dossier filera tout droit aux archives après une contravention et, au mieux, un rappel à la loi que lui sermonnera le plus vieux commissaire du bâtiment. Rien de méchant dans cette histoire, on n’est peut-être pas à Amsterdam mais on n’est pas non plus à Pyongyang, faut juste que le p’tit tienne le discours que je lui sers sur un plateau de Pessah.
 
Le hic, c’est que je comprends que ma stratégie plait moyen à tunisien junior, qui trouve son compte sous les néons en guise de projecteurs. Ironie du sort, si je le sors trop vite de ce traquenard, sa réputation va en prendre un coup. Il s’est fait taper devant toute sa classe il y a quelques heures, ses potes le prennent pour une star, et il vit sa première nuit de célébrité. Je sens bien que cette nouvelle génération ne comprend rien, mais n’a pas non plus peur de grand-chose… Ils sont insupportables ces tunisiens, à tout âge, ils veulent être sous les feux de la rampe. Putain de métier, on nage en plein délire mais je dois faire avec. S’il balance ce que je lui ai appris, il sort dans l’heure ; s’il fait sa tête brulée, on est bien parti pour y passer la nuit… C’est pas un dilemme, c’est du grand n’importe quoi.
 
Heureusement, Joe Mimouni est l’as de la facturation. Autrement dit, je joue comme au casino, avec le temps des autres. Il faut donc gagner le maximum de temps et retarder la sortie du petit, qui veut perdre sa virginité comme un grand, avec beaucoup de maladresse mais de l’implication. Bon, j’ai compris ce qu’il attend de moi, que je foute un peu le balagan et affole celui qui va l’interroger, histoire de gagner au moins deux heures de rab, c’est ce que j’ai pu lui arracher au jeune toqué. J’ai attendu que le flic de permanence vienne goguenard et confiant à notre rencontre. A peine un clin d’œil à mon tune, j’ai pris ma respiration comme on aspire une Marlboro dans les films, et attendu qu’il l’ouvre.
–  Alors Maître Mimouni ? On peut enfin commencer ?
–  Hors de question lieutenant. Mon client a décidé d’invoquer le cinquième amendement.
Maître Mimouni, arrêtons ! Nous sommes en France et ça n’existe pas.

Prouvez-le. En attendant, mon client ne dira rien, j’ai tout mon temps et lui, à seize ans, vous imaginez comme il est dispo. Quand vous reviendrez avec un fax signé par le procureur certifiant que le cinquième amendement n’est pas applicable à notre affaire, on discutera.
 
 

A suivre…

 
Joe Mimouni (d’après une idée originale d’Alain Granat)
Retrouvez le 1er épisode de « Maître Joe Mimouni, Serial Lawyer »
NDLR : Pour des raisons déontologiques, la photo de maître Joe Mimouni a été remplacée par celle de son honorable (et néanmoins ashkénaze) confrère Benjamin Brafman © DR

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