Annie Ernaux au meeting de Mélenchon à Saint-Denis : “Les Années” passent, le keffieh reste

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Il y avait quelque chose de profondément « Vieille-Nouvelle France » dans cette image : Annie Ernaux, silhouette austère de conscience nationale, débarquant au meeting de Jean-Luc Mélenchon à Saint-Denis, keffieh sur les épaules, comme si Simone de Beauvoir avait fusionné avec un stand de la Fête de l’Huma entre deux playlists de Triangle des Bermudes.

Le problème avec Annie Ernaux, c’est qu’elle parle toujours comme si chaque phrase allait finir dans un sujet de bac 2028. Même quand elle dit « bonjour », on a l’impression qu’elle témoigne devant l’Histoire. Et là, dans cette mise en scène quasi liturgique du meeting mélenchoniste, elle semblait être venue non pas soutenir un candidat, mais déposer des archives à la Bibliothèque nationale de la souffrance universelle.

Le keffieh, évidemment, n’était pas un accessoire : c’était un concept. Chez le commun des mortels, un keffieh dit : “je reviens d’une manif”. Chez Annie Ernaux, il murmure : “j’interroge la mémoire textile des dominés dans l’espace postcolonial périphérique”. Son keffieh n’était pas porté, il était signifié.

Et puis il y a eu le discours.

Pas un discours, non. Une récitation de gravité républicaine. Cette manière très ernaldienne de transformer chaque phrase en bloc de granit moral. À un moment, on ne savait plus si elle appelait à la paix au Proche-Orient ou si elle écrivait la quatrième de couverture d’un futur livre intitulé Gazaoui mon amour.

Ce qui fascine chez Ernaux, c’est cette capacité unique à parler de géopolitique comme on évoque une file d’attente au Mammouth de Cergy en 1972. Tout devient souvenir social. Tout devient structure de domination. Même le micro avait l’air coupable d’appartenir à une logique bourgeoise de diffusion verticale de la parole.

Dans le public mélenchoniste, certains pleuraient presque. Pas forcément à cause du discours — parfois juste parce qu’ils avaient compris la moitié de la phrase précédente et que ça leur rappelait leur prépa khâgne.

Dans le carré VIP militant, on distinguait trois espèces :
les étudiants en master de socio,
les profs de philo sous Lexomil,
et les gens qui disent encore ‘impérialisme américain’ sans ironie.

Et Mélenchon, à côté, semblait ravi. Il avait l’air d’un producteur Netflix venant de décrocher un caméo prestige : “Cette saison de La France Insoumise accueille une prix Nobel !” Il manquait juste une musique de succession HBO et un travelling sur les drapeaux français et palestiniens.

Le plus drôle reste quand même cette passion française pour transformer chaque conflit international en colloque de sémiologie à Saint-Denis. Ailleurs, les meetings politiques servent à promettre des baisses d’impôts. À Saint-Denis, ils deviennent des performances artistico-militantes où une Nobel en keffieh vient déconstruire le silence occidental devant un public qui applaudit comme à Avignon Off.

Et pourtant, dans ce grand théâtre de la gravité engagée, Annie Ernaux reste fidèle à elle-même : elle ne soutient pas une cause, elle l’archive déjà. On a parfois l’impression qu’elle vit chaque événement en se demandant immédiatement comment elle le racontera plus tard à la troisième personne collective.

“Nous portions des keffiehs dans une lumière de fin du monde. Les chips étaient molles. La gauche croyait encore à quelque chose.”

Du Annie Ernaux pur jus.

Alain Granat

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