Interdit de rire, l'affaire Dieudonné vue par ses avocats

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C’est avec beaucoup d’appréhension que j’ai acquis puis parcouru le livre de mes confrères décidés à donner leur version de « l’affaire Dieudonné ». Et puis il était difficile de passer à côté ou d’ignorer l’un des succès étonnants de la rentrée littéraire, à côté de ceux de l’ex-Première Dame de France et d’Eric Zemmour. Enfin, ayant vu l’intégralité des spectacles, sketchs et films de celui qui s’est targué se battre pour la liberté d’expression, je tenais à m’en faire une opinion, loin de toute la cacophonie judiciaire, sociale et politique des « anti » et des « pro » Dieudonné. À la recherche donc de la valeur ajoutée que les conseils ont prétendu apporter en adressant leur opus à toute la classe politique composant l’Assemblée Nationale. Une telle entreprise étant aussi unique que la déferlante médiatique de l’humoriste, il fallait donc en rendre compte.
 
Dieudonné, c’est un peu le fameux dîner de famille croqué par le caricaturiste Caran d’Ache à l’occasion du procès Dreyfus. Dans une première vignette, on y voit d’élégants bourgeois à table avec ce mot d’ordre du maître de maison, « surtout ! Ne parlons pas de l’affaire Dreyfus ». Puis, le second dessin dépeint un désordre épouvantable, une table renversée et des bagarres de chiffonniers avec cette légende «…ils en ont parlé… ». C’est dans ce même esprit, aux premiers balbutiements de l’an 2014, après l’interdiction du spectacle validée par le Conseil d’État, que la société française s’est scindée, entre les acharnés des deux camps, chantres de la liberté d’expression ou adversaires des propos antisémites et nauséabonds. Dieudonné s’est quant à lui gaussé de toutes ces incriminations et, fort d’une dizaine de condamnations judiciaires mais également de ventes aux succès commerciaux sans précédant, a continué à prétendre n’œuvrer que pour le droit à rire de tout, à charge pour son détracteur de ne pas l’écouter ni le voir. Détermination combinée des pouvoirs politique et judiciaire ? Populisme philosémite ? Dysfonctionnements de l’État et exécution médiatique ? Les auteurs sont particulièrement prolixes en attaques du « système » contre leur client. Un récit souvent bien écrit et riche en références historiques. Car la défense a le champ libre sur son terrain de prédilection. Comme en audience correctionnelle, elle a systématiquement le dernier mot et personne ne peut lui répliquer. Le contexte est ainsi tracé par les défenseurs acharnés du polémiste le plus célèbre des salles de spectacle.
 
Ce n’est pas le rôle de l’avocat que de se complaire ni de se plaindre, sauf à sombrer dans un Concordia judiciaire, façon défense à la Jérôme Kerviel, où on a davantage plaidé sur les plateaux télé que dans les prétoires. Il faut relire la brillante et ancienne consœur Hannelore Cayre (Commis d’office, Toiles de maitre, Ground X.O…) pour comprendre que la distance est l’exercice le plus délicat qu’un avocat doit satisfaire pour défendre au mieux les intérêts de son client. C’est toute la difficulté de l’entreprise poursuivie par Sanjay Mirabeau et David de Stefano. Qu’ils aient voulu revenir au grand jour et dans les détails sur le combat assumé de Manuel Valls et toutes les péripéties judiciaires, on n’en attendait pas moins. Après tout, ils en étaient les acteurs principaux et la parole de l’avocat est souvent dévoyée, comme la règle de droit incomprise. Mais qu’ils éludent complètement la violence et les diatribes récurrentes de leur client sur la communauté ou l’identité juive, on sort de l’essai ou du pamphlet pour sombrer dans la promotion. Déjà, la préface de Dieudonné donnait le ton d’une impossible distance. L’idéologie a donc pris le dessus et tout détachement salvateur permettant un questionnement utile est désormais impossible. De la réflexion au marketing prêt-à-penser, il n’y avait qu’un pas à éviter et les auteurs l’ont manqué. C’est donc tristement un récit où l’avocat croit devoir faire corps et être un seul bloc avec son mandant pour mieux le défendre. Or, la force du conseil doit être de rechercher le recul et la vision panoramique du spectateur actif pour construire sa vérité. Sortir des œillères de ses convictions pour reconstruire une raison. Mais « Interdit de rire » n’est au final que la seule vérité de son acteur principal, qu’il raconte avec davantage de talents. Et s’il se gargarise des déchaînements médiatiques et interdictions, il a le mérite de ne rien attendre en retour et de ne rien chercher chez ceux qui l’exècrent. Contrairement à ses conseils, réclamant poursuites pénales, commissions parlementaires, enquêtes tous azimuts et interrogatoires de tous les personnages du monde institutionnel, politique et judiciaire ayant eu à délibérer sur leur client.
 
Là où certains confrères ont excellé sur la défense de rupture et l’ont assumé jusqu’au bout, les avocats de l’humoriste ont préféré jouer la facilité de la carte « Dieudonné a fait l’objet d’une chasse à l’homme, aux relents barbares« . L’État se serait « égaré » et l’humoriste a été « harcelé», « lynché». On aurait eu envie de rappeler, à défaut de le lire, que bien des juridictions ont donné gain de cause à Dieudonné et que ce dernier, en guise d’une prétendue « opprobre médiatique», se délecte à merveille de l’Internet, dans tous ses formats. On aurait eu envie de lire une analyse historique et juridique sur le racisme qui est un délit et non pas une opinion. Mais Mirabeau et de Stefano n’ont jamais abordé ces thématiques, préférant ignorer au nom d’un prétendu droit au rire les dérives insensées, délits réitérés et focalisations insupportables de leur client. Leur exergue a souligné que des différences d’appréciation ont germé entre les auteurs, mais on ne saura jamais en quoi. En définitive, un ouvrage à lire pour les pro-Dieudonné qui prendront plaisir à se suffire d’une bénédiction juridique à leur mentor. Et à éviter pour ceux qui pensent que tous les talents oratoires possibles ne peuvent exclure l’autocritique et la distance, constantes fondamentales pour une défense efficace et pertinente.
 
Jérémie Boulay
Jérémie Boulay est avocat au barreau de Paris. Depuis plus de dix ans, il intervient essentiellement en droit public et en droit pénal. Auteur de plusieurs ouvrages et articles en droit administratif, il est très investi sur les problématiques contemporaines du monde arabo-musulman et intervient régulièrement dans des colloques ou communications sur ces thèmes. Il a obtenu devant le Tribunal administratif de Montreuil l’annulation de la citoyenneté d’honneur accordée à Georges Ibrahim Abdallah.
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Interdit de rire (Xénia, 2014), de Sanjay Mirabeau et David de Stefano
© photos : DR

Article publié le 16 novembre 2014. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2014 Jewpop
 
 
 

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