Jeu de Paume, jeux dangereux

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L’affaire du musée du Jeu de Paume a provoqué ces dernières semaines l’émoi de la communauté juive française. Comment une institution, dédiée à la valorisation culturelle de l’image et de la photographie contemporaine, est-elle parvenue à mobiliser les opinions et cristalliser les réactions les plus radicales ?
 
Ici et là, on entend tout et n’importe quoi : appel au meurtre, apologie du terrorisme, menaces et fausses alertes à la bombe. Déchaînement des passions. Les tribunes se sont multipliées entre défendeurs de la liberté artistique et tenants d’une censure indiscutable. Au final, les médias se sont régalés et le buzz fut parfait, un modèle du genre, qui défie et met au pas toutes les politiques de communication. Jamais le musée du Jeu de Paume n’aurait rencontré un tel succès commercial pour l’exposition « Foyer Fantôme » de la photographe arabe israélienne Ahlam Shibli, sans les cris d’orfraie, les manifestations et les appels au scandale. La communauté juive française, décidément reine du marketing, a superbement contribué à multiplier la fréquentation de l’événement.
 
Il y a une réalité implacable que l’on doit immédiatement figer : il n’y a pas d’esthétique du terrorisme ni d’art du martyre. Il faut être stupide ou faussement naïf pour imaginer qu’une promotion de kamikazes puisse œuvrer pour la paix et le rapprochement entre les peuples. C’est une gageure, une pure chimère que de l’imaginer un seul instant. La cause palestinienne est sans doute légitime, mais l’exposition des responsables assumés et volontaires de la mort de civils israéliens ne le sera jamais, de quelque façon que ce soit. L’amitié entre les nations est peut-être une utopie bêlante, mais «contextualiser» la mort de son prochain ne mérite aucune estime ni la moindre emphase. On peut apprécier les graffitis colorés de Banksy sur la clôture de sécurité, on peut comprendre les affiches du photographe JR dans les rues de Bethléem. Mais il n’y a pas de message positif pour la direction d’un musée qui, prétextant revendiquer le droit à un «lieu d’expérimentation» offre, en guise d’engagement, une complaisance mortifère. On repense à Dostoïevski pour qui «l’art sauvera le monde» et on relit Pirandello et son «l’art venge la vie», mais ne trouve rien qui colle au portrait de celui qui a dévasté, sans un mot pour les victimes. Lorsque le doute plane sur l’impartialité ou qu’on craint que la neutralité fasse défaut, alors l’institution a failli.
 

 
L’échec d’une institution subventionnée n’est pas réparable quand les conséquences ne sont pas gérables. C’est définitivement un jeu dangereux que de se prêter à une mise en scène scabreuse, sans anticiper le prisme du destinataire ou un public au discernement encore en gestation, par le biais d’une contextualisation historique et factuelle (qui sont les victimes des actes de ces « martyrs » ?), qui aurait du être de la responsabilité des commissaires d’exposition… Une fois posées les réalités de la série Death de l’exposition « Phantom Home » (Foyer Fantôme), la fureur et les cris étaient-ils les réponses idoines ? Répondre à la propagande par la bêtise s’est avéré consternant. L’exposition manque autant de recul et d’objectivité que les manifestations de harcèlement, d’insultes et de pression constante sont contre-productives. Comme un goût de victimisation dont on aurait pu se passer aisément. La communauté juive et surtout ses édiles, ont sombré là où ses détracteurs les attendaient de pied ferme, dans un combat contre la liberté artistique et d’expression.
 
Dans cette lutte, le Jeu de Paume a gagné parce que nous ne pouvions que perdre. Perdre le sens de la mesure, perdre la qualité d’une polémique qui s’est avérée stérile, se perdre dans le dédale des justifications, des effets d’annonce et des lettres ouvertes, perdre ses moyens comme Arno Klarsfled qui jette un verre d’eau au visage de son détracteur chez Ardisson, perdu comme un militant de la LDJ ou du Bétar pris au piège d’un documentaire télévisé dont il sortira forcément ridicule. Personne ne sort indemne du zapping de la vie médiatique. Multiplier les fausses alertes à la bombe contre un musée qui publie des photographies de terroristes, on se dit avec effarement que l’effet est plus dramatique que risible.
 

 
Comme d’habitude, ce sont les éléments les plus radicaux et les extrêmes qui ont monopolisé le débat. Avec en apogée leur idéal de censure. Monstrueuse idée de faire interdire. L’impensable a été demandé… Censurer des clichés, demander à ce que soit supprimé ce qui existe, ce qui a détruit et ce qui fera toujours mal. La toile a beaucoup glosé de la suppression du mot « race » par le législateur, comme si en supprimant le mot « chômage », on relancerait la croissance, comme on se moque de Facebook qui refuse les photos de nus mais pas les groupes haineux… Avoir voulu interdire a eu pour seule conséquence de décupler les entrées de l’exposition. Clap de fin. Partie perdue, échec et mat. Les communiqués et les tribunes ont déversé dans l’autre sens un torrent d’odes à la liberté de l’artiste et tout le lyrisme possible. Le jeu était perdu. Perdu d’avance. Certains ont cru utile de faire interdire une représentation comme si le réel pouvait disparaître, comme si le conflit qui nous ronge pouvait s’estomper. Encore une chimère, encore un jeu dangereux des illusions et des mythes.
 
Comment garder sa crédibilité et combattre la propagande quand la manifestation qu’on veut interdire à Paris fait guichets pleins à Jérusalem ? Doit-on s’en tenir, comme Elie Wiesel, à ce que « le secret de la vérité réside dans le silence ». Doit-on penser, avec ironie, que le silence est la paresse des sots et des ignorants ? Il n’y a évidemment aucune riposte sur mesure, aucun bouclier imparable. C’est le propre de notre tragédie, raconter, toujours devoir raconter, transmettre. Mais peut-on passer d’une rive à l’autre en courbant encore l’échine et éviter les coups ? Comment lutter contre la propagande sans en parler, comment crever l’abcès sans une discussion ? L’erreur a été de combattre là où il fallait rester à l’opposé. Le débat par une seule réponse ferme et posée. Répondre sans militer. On aurait pu envisager dix, quinze anciens et des jeunes de la communauté se poster devant le musée, silencieux et humbles, porter des photographies des victimes. On aurait pu imaginer un père ou une mère de famille lire dans le recueillement la liste des noms de disparus dans les attentats ou sous les balles de snipers ? Mais c’est la violence qui a prévalu, la stupide  violence du verbe, l’appel à la haine et le réveil des marginaux qui font leur fonds de commerce de la grande gueule sans cerveau ou de la violence, l’invective inutile et pernicieuse. Un poison. Comme le curare ou un arsenic puissant qui tue aussi celui qui l’administre.
Il n’y aura jamais d’antidote au terrorisme, comme on ne pourra pas triompher d’une victoire au prix de la censure.
 
 
Benjamin Médioni
 
© photos Macba, Europe Israël
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