L’été sous les missiles (1)

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Je suis partie en Israël le 23 juillet dernier, en plein milieu du conflit, alors que les missiles s’abattaient sur tout le pays, du nord au sud (surtout au sud). C’était mon premier séjour en Israël pendant une guerre. Je passais mes journées à Tel-Aviv. C’est une ville qui me passionne et que j’ai l’habitude de parcourir à pied, pendant des heures. J’ai décidé de ne pas changer mes habitudes, malgré la guerre : depuis le moment où mon avion s’est posé à Ben Gourion jusqu’à mon départ le 11 août, j’ai photographié et noté tout ce qui n’était pas « normal ». Une manière de décrypter la ville à l’aune du conflit en cours, avec une sensibilité exacerbée.
Rosine Klatzmann-Wasserman
 

Mercredi 23 juillet 2014

 
J’accompagne mon fils Simon en Israël : je vais m’occuper de son déménagement pour lui permettre de se consacrer à ses examens. Mon ami Yves, à qui j’expliquais que je ne partais pas pour lui servir de Dôme de fer bis, m’a répondu : « pas Dôme de fer ; Dame de fer ! ». Je n’ai aucune idée de ce que je pourrai faire ou ne pas faire une fois là-bas. C’est la première fois que je serai en Israël pendant un conflit. J’habiterai à Tel-Aviv et à Herzliyya, où les roquettes tombent aussi. Comment vit-on sous les missiles ? Pourrai-je sortir normalement ou devrai-je rester souvent confinée dans un abri ? Du coup, j’emporte avec moi quatre énormes bouquins, au cas où… Le 23 juillet, c’est précisément le jour où la plupart des compagnies aériennes ont annulé leurs vols pour Tel-Aviv. Heureusement, nous voyageons sur El-AL, et notre vol est donc maintenu.
 

 
À Roissy, un journaliste de France Info interviewe Simon et lui demande s’il n’a pas peur de prendre l’avion pour Israël. A la fin de l’interview, une fois le micro coupé, je raconte au journaliste qu’en juillet 1974, alors en route pour le Vietnam, notre avion a fait escale à Phnom Penh, pourtant encerclée par les Khmers rouges ; mais à l’époque, malgré un danger réel, aucun vol n’avait été annulé. Alors, pourquoi cet isolement injuste imposé à Israël ? À peine notre avion posé à Ben Gourion, je retrouve mes réflexes de journaliste et je mets mon appareil de photo autour du cou. Il ne me quittera plus jusqu’à mon départ, le 11 août. Partout, des panneaux indiquent l’abri le plus proche.
 
Nous passons la douane très rapidement (il n’y a personne à part les passagers de notre vol), récupérons nos bagages et allons au parking prendre la voiture de location. Et là, à 21h15, comme pour nous souhaiter la bienvenue et nous mettre dans le bain sans attendre, la sirène retentit. C’est notre première alerte ! Les employés d’Eldan nous emmènent vers un mur tout proche et nous attendons calmement. Je ne ressens aucune peur. Ce n’est ni du courage, ni de l’inconscience, mais simplement une confiance absolue dans le « Dôme de fer » qui fait ses preuves depuis déjà deux semaines. Pendant l’alerte, je prends une photo de Simon qui n’apprécie pas : « On n’est pas des touristes ! » s’exclame-t-il. Ben si, moi je suis une touriste. Lui, non, puisqu’il réside en Israël depuis trois ans. Et de toute façon, il n’y a pas que les touristes pour prendre des photos pendant les alertes ! Sur l’autoroute, en chemin pour Herzliyya où nous habiterons chez nos amies Daddy et Ariella, je roule très lentement. Je crains en effet une nouvelle alerte, les coups de frein brusques et je ne peux m’empêcher de regarder partout autour de moi et de me demander où nous pourrions bien nous abriter en cas d’alerte. En fait, nulle part. La consigne, dans ce cas, c’est d’arrêter la voiture en douceur, de sortir, de s’allonger au sol sur le ventre et de se protéger la tête avec les mains.
 

 
Juste avant Tel-Aviv, un gigantesque panneau lumineux fait de la publicité pour i24news. Entre le début du conflit, le 8 juillet, et mon départ pour Israël, i24news était branchée en permanence à la maison. Je vivais les alertes « en direct », avec les journalistes qui quittaient le plateau pour aller se réfugier dans les abris. C’était très impressionnant ; bien plus impressionnant que l’alerte que nous venons de vivre, « en vrai », à l’aéroport.
 
À Herzliyya, il y a un mamad (une pièce forte) dans l’appartement de Daddy et Ariella. Le mamad, qui sert d’habitude de débarras, a été un peu aménagé pour les alertes : outre les objets en tout genre remisés ici, il y a deux chaises, une pendule, des bouteilles d’eau et une lampe qui s’allume en cas de panne d’électricité. Il faudra penser à rajouter deux chaises, pour Simon et moi ! Le soir, la télévision reste allumée tard. Chaque tir de roquettes est annoncé par une incrustation qui indique le lieu visé. Mais le plus dur, ce sont les visages des soldats tués qui défilent sur l’écran, accompagnés de leur âge, et les enterrements qui se succèdent. On vit littéralement avec. Et alors qu’en France j’avais soigneusement évité de regarder la télévision française, elle me rattrape ici, en Israël, car Daddy et Ariella la regardent souvent.
 

 
Dans le journal Yédiot Aharonot du 23 juillet, jour de notre arrivée, les photos de neuf jeunes soldats s’étalent à la une : Daniel Pomerantz 20 ans, Shachar Taassé 20 ans, Shon Mondchaïn 19 ans, Oren Noach 22 ans, Ben Vanunu 19 ans, Ohad Shemesh 27 ans, Oded Ben Sira 22 ans, Eviatar Tordjman 20 ans et Oron Shaul 21 ans, dont le corps a été enlevé. Le 23 juillet, c’est aussi le dernier jour de fonction de Shimon Peres en tant que Président d’Israël.
 
 

Jeudi 24 juillet.

 
J’emmène Simon à la fac puis je retrouve Ariella en ville (à Herzliyya). A 10h58, la sirène retentit. Comme à l’aéroport hier soir, je ne ressens aucune peur, mais cela fait quand même un drôle d’effet, avec des images d’autres guerres qui se bousculent dans la tête. Nous sommes alors dans un petit magasin et nous attendons le boum de l’interception pour sortir. C’est contraire à la consigne qui est d’attendre dix minutes à l’abri après l’interception, pour éviter de recevoir les débris du missile. Mais bien peu respectent cette consigne et quand je vois des passants reprendre leur chemin, je sors et je fais une photo des deux points d’interception. Rien de spectaculaire : juste deux tout petits nuages blancs dans le ciel tout bleu.
 

 
J’ai fait un effort pour ne pas me précipiter sur mon téléphone pour appeler Simon (il va encore me dire que je « psychote », comme le 9 juillet dernier : il était alors en Israël, moi en France et en plein milieu d’une conversation téléphonique il me dit « Maman, je raccroche, il y a une alerte ». Dix minutes plus tard je l’appelle et je lui demande où il s’est réfugié pour se protéger. « Arrête de psychoter, me répond-il, il ne se passe rien »). Mais cette fois, c’est lui qui m’appelle le premier.
 
Je quitte Ariella et, à 11h16, nouvelle alerte. Je commence à m’habituer, c’est quand même la troisième depuis notre arrivée hier soir ! Je me réfugie dans la minuscule échoppe d’un cordonnier. Je vois un bus s’arrêter au milieu de la route et les passagers en descendre pour venir s’abriter sous les arcades, près de moi. De l’autre côté de la route, un religieux a pris ses jambes à son cou et court se mettre à l’abri. Une énorme déflagration se fait alors entendre, comme si plusieurs avions de chasse passaient à très basse altitude au-dessus de nous. On m’explique qu’il y a un Dôme de fer tout proche et que c’est le bruit du lancement des intercepteurs que l’on vient d’entendre. Je photographie alors dans le ciel les deux longues traînées des interceptions. Comme j’ai l’impression que les roquettes ont été tirées vers la fac de Simon, je ne peux m’empêcher, cette fois, de l’appeler. Tout va bien : les étudiants se sont réfugiés dans les abris. Les passagers remontent dans le bus. Un employé du magasin voisin a sorti sa tablette et regarde les nouvelles sur cette alerte avec deux autres personnes.
 

 
Nous parlons et l’un d’eux veut savoir si je vis en Israël. Quand je réponds que je suis arrivée hier soir de Paris, Yossi, Eti et Ayelet me demandent… si la situation n’est pas trop dure en France pour les Juifs ! Ils me félicitent d’être venue malgré la guerre en cours et m’offrent deux drapeaux israéliens qu’ils installent derechef sur les vitres arrière de ma voiture. On se croirait à Yom Haatsmaout !
 

 
Je pars pour Tel-Aviv. En route, je constate que peu de voitures arborent ainsi des drapeaux israéliens et je me promets de les enlever rapidement. En revanche, de nombreux panneaux nous rappellent à chaque instant que le pays est en guerre.
 

 
Je dépose la voiture au parking gratuit qui se trouve au nord de Tel-Aviv et je prends un cherout (un taxi collectif). Le chauffeur, qui a vite repéré mon accent français, veut lui aussi savoir si je vis en Israël ou si je suis touriste. Et quand je lui réponds que je suis arrivée la veille au soir de Paris il me demande … si la situation en France n’est pas trop dure pour les Juifs !
 
A Tel-Aviv, sur Ben Yehuda, quelle tristesse ! Il y a très peu de monde dans les rues et les touristes français, très (et parfois trop) visibles à cette époque de l’année et dans ce quartier, manquent cruellement. Je décide d’ouvrir grand les yeux et de noter et photographier tout ce qui est inhabituel, tout ce qui a trait au conflit en cours. Par exemple, je remarque que presque toutes les portes des immeubles sont ouvertes, afin de permettre aux passants de venir se réfugier en cas d’alerte, soit dans l’abri du sous-sol, soit dans la cage d’escalier. Je décide aussi de ne pas me laisser abattre et vais m’offrir un délicieux Yogurt Tamara (les meilleurs du monde !), au coin de Ben Yehuda et Gordon. Et là aussi, que c’est triste. D’habitude, il y a toujours plein de clients et il faut patienter avant d’être servi. Mais aujourd’hui, il n’y a personne ; ni clients… ni vendeur ! J’attends plusieurs minutes et ce dernier sort finalement de la petite pièce derrière le comptoir. Ma carte de fidélité est pleine, ce qui me donne droit à un yaourt moyen gratuit. Mais quand le vendeur avec qui je discute apprend que je suis arrivée la veille de Paris (bizarre, il ne me parle pas de la situation des Juifs en France !), il m’offre, en cadeau, un yaourt géant (ce qui, après les drapeaux, fait quand même deux cadeaux !). Je profite de ma présence ici pour prendre une photo que je voulais faire depuis des années : lu à l’envers depuis l’intérieur de la boutique, le mot Yogurt, peint sur la vitrine extérieure, se lit « Trugoy » ! Cela ne s’invente pas ! En quittant Tamara, je photographie une publicité de la municipalité qui annonce « Un été chaud en juillet et août à Tel-Aviv-Jaffa » ; ils ne croyaient pas si bien dire !

Je vais voir mes amis Florence et Gilles et nous discutons, bien évidemment, de la situation, des alertes, des rues vides, de la plage déserte, des amis et de la famille de France qui s’inquiètent pour nous qui sommes ici. En réalité, rien de tel que d’être sur place pour ne plus s’inquiéter. Ils me racontent qu’ils vont quand même à la plage mais choisissent un endroit à proximité d’un restaurant ; ils ne s’éloignent pas trop du bord quand ils sont dans l’eau, afin de pouvoir rejoindre rapidement un abri en cas d’alerte (à Tel-Aviv, on a 90 secondes pour se mettre à l’abri, ce qui est énorme par rapport aux 15 secondes dont disposent les habitants du sud). Ils me demandent si j’ai remarqué l’affiche qui se trouve sur la vitrine d’un restaurant au coin de leur rue et de Bograshov et si j’en comprends le sens. Non, je ne l’ai pas remarquée. En partant de chez eux, je vais donc voir de quoi il s’agit. En fait, presque tous les commerces de la rue Bograshov arborent cette affiche. Je me renseigne car je ne la comprends pas. Il est écrit «Forts à l’arrière, nous vaincrons au front». Je verrai d’autres affiches de ce type partout dans Tel-Aviv, mais la rue Bograshov est, de loin, celle qui en possède le plus.
 

 
Sur la place Dizengoff, déserte elle aussi, la fontaine Agam, me semble différente : les couleurs n’ont pas changé, évidemment, mais je les trouve ternes et je remarque qu’à 13h un seul rouleau tourne (au lieu des trois habituellement) ; de plus, la musique est triste. Est-ce une vue de mon esprit ?
 

 
Direction le Shouk Hacarmel ; il y a un peu de monde, mais bien moins que d’habitude. Et surtout, on n’y entend pas parler français. Les magasins de t-shirts ont de nouveaux produits : le t-shirt et la casquette I love kipat barzel  (j’aime le Dôme de fer) déclinés dans toutes les couleurs, avec un dessin ou, encore plus réaliste, avec une photo.
 

 
Sur Nakhalat Binyamin, la rue des magasins de tissus, j’ai l’impression que quelque chose a changé, mais je ne vois pas quoi. En fait, c’est un commerçant qui m’explique que la mairie de Tel-Aviv a décidé de faire le ménage et leur a interdit d’exposer à l’extérieur leurs dizaines de rouleaux de tissus colorés. Cela n’a rien à voir avec la guerre, évidemment, mais la rue déjà vide est carrément sinistre sans ces rouleaux colorés.
Sur la plage Gordon, à 19h, le café Gordo est quasiment vide (seules trois tables sont occupées). Je n’ai jamais vu ça. Ceux qui connaissent l’endroit comprendront. Je me dis que non seulement les touristes sont rares, mais aussi que beaucoup d’Israéliens n’ont pas le cœur aux réjouissances. Même le célèbre singe de la tayelet (que j’ai longtemps pris pour une pieuvre !) n’est plus là.

Je repars à Herzliyya pour aller chercher Simon à la fac. Quand il voit les drapeaux sur la voiture il me dit : c’est quoi, ça ? Ce n’est pas Yom Haatsmaout aujourd’hui !
 
Le soir, la télévision montre l’enterrement de Daniel Pomerantz, 20 ans. Sa mère, Varda, a dirigé pendant vingt-cinq ans le service de Tsahal chargé d’annoncer aux familles le décès de leur fils, père, mari, frère… Elle raconte qu’elle a toujours pensé qu’un jour, c’est à elle que l’on viendrait faire une telle annonce. Et aujourd’hui, c’est le plus jeune de ses quatre fils, Daniel, que l’on enterre.
 
À suivre prochainement sur Jewpop, L’été sous les missiles (2)
Rosine Klatzmann-Wasserman a longtemps travaillé comme journaliste et photographe indépendante avant d’intégrer une rédaction. Elle est actuellement formatrice en expression écrite et prépare un livre de photos-montages sur Tel-Aviv.
 
© photos : Rosine Klatzmann-Wasserman
Article publié le 11 octobre 2014. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2014 Jewpop

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