L’été sous les missiles (3)

18 minutes de lecture

 
Je suis partie en Israël le 23 juillet dernier, en plein milieu du conflit, alors que les missiles s’abattaient sur tout le pays, du nord au sud (surtout au sud). C’était mon premier séjour en Israël pendant une guerre. Je passais mes journées à Tel-Aviv. C’est une ville qui me passionne et que j’ai l’habitude de parcourir à pied, pendant des heures. J’ai décidé de ne pas changer mes habitudes, malgré la guerre : depuis le moment où mon avion s’est posé à Ben Gourion jusqu’à mon départ le 11 août, j’ai photographié et noté tout ce qui n’était pas « normal ». Une manière de décrypter la ville à l’aune du conflit en cours, avec une sensibilité exacerbée.
Rosine Klatzmann-Wasserman
 

Vendredi 1er août

 
Depuis 8 heures ce matin, un cessez-le-feu de 72h est entré en vigueur. A 8h moins cinq, pluie de roquettes sur Eshkol (mais bon, on ne peut rien dire, n’est-ce pas ? Le cessez-le-feu n’avait pas commencé !). Sauf qu’à 10h, nouvelle pluie de roquettes. A quoi jouent-ils ? Malgré tout, la vie continue et les habitants d’Herzliyya se pressent au marché qui se tient sur le parvis de la mairie, en solidarité avec les commerçants du sud.
 

 
Nous partons ensuite à Zikhron Yaacov, chez ma sœur Michelle. Cette fois-ci, aucun de ses fils n’a été mobilisé (pendant le dernier conflit, en novembre 2012, Harel, 22 ans à l’époque, avait passé une semaine dans un char devant Gaza où Tsahal n’était finalement pas rentrée). Mais Michelle, comme elle le répète souvent, pense sans cesse « aux enfants de ses amis et aux amis de ses enfants » qui sont, eux, mobilisés.
En route, comme toujours, nous écoutons Galgalatz. J’enrichis chaque jour mon vocabulaire en hébreu : iérout (un mot créé, je crois, tout spécialement pour désigner l’interception des missiles par le Dôme de fer), az’aka (alerte), tsouk eytan (rocher inébranlable, nom de l’opération en cours, appelée en français «Bordure protectrice»), marguéma (mortier), patsmar (acronyme pour « explosion d’un obus de mortier »), otef aza (pourtour de Gaza), nakhouch (déterminé), etc. Mais un mot que je connaissais déjà revient en permanence : minharots (tunnels). À ce sujet, ma sœur Michelle me raconte la dernière blague en vogue : les tunnels du Hamas sont tellement sophistiqués et bien construits qu’après la guerre, Israël demandera au Hamas de lui construire le métro de Tel-Aviv !
 

Samedi 2 août

 
Au restaurant, à Zikhron Yaacov, j’entends un petit garçon de six ou sept ans qui s’adresse à son père et lui demande à plusieurs reprises, tout à la fois inquiet et plein d’espoir : « ça y est, Papa, l’opération est terminée, on a détruit les tunnels, dis Papa, l’opération est finie ? ».  À la télévision, on nous montre Hadar Goldin, le soldat dont le corps a été enlevé par le Hamas. Et je me dis une fois de plus en moi-même : « Qu’est-ce qu’il ressemble à Gilad Shalit ! ». A ce moment, Michelle dit « Qu’est-ce qu’il ressemble à Gilad Shalit !».
 

 
Michelle me fait visiter son mamad. Il est commun aux deux maisons mitoyennes et très encombré (comme tant de mamad qui servent souvent de débarras). Lors d’une alerte récente, en pleine nuit, ils s’y sont retrouvés à dix, plus le chien. Je me demande vraiment comment on peut tenir là-dedans à dix, même pendant dix minutes !
 

 
 

Dimanche 3 août

 
Cérémonie « d’enterrement » de Hadar Goldin. Ariella m’explique que Hadar veut dire « agrume », mais désigne également quelque chose de raffiné, d’élégant. Le soir, sur la tayelet (la promenade) de Tel-Aviv, au pied de l’hôtel Crowne Plazza, juste devant les terrains de volley-ball, je photographie un mémorial éphémère dressé là pour un soldat, Roy Peles, mort à Gaza. Il était lui-même un joueur de volley-ball. Quand je repasse dix minutes plus tard, il ne reste plus rien du mémorial.
 

 
 

Lundi 4 août

 
J’ai rendez-vous à l’Institut français de Tel-Aviv. Tout le long de l’escalier qui mène au premier étage, il y a des citations d’auteurs célèbres. Je note celle-ci de Francis Blanche : « Je préfère le vin d’ici à l’au-delà ». Plus tard, sur la place Rabin, je photographie un panneau qui indique que 87% des Israéliens sont en faveur d’une élimination du Hamas.
 

 
 

Mardi 5 août

 
Ticha bé Av. Les soldats israéliens quittent Gaza. Balade dans le Shouk Hacarmel avec Michelle et sa fille Noam. J’explique à Michelle qu’il n’y a quasiment pas de touristes français en ce moment. Sur ce, je rencontre deux amis français, puis cinq minutes plus tard une autre, et sur King George, encore une autre. Tous sont soit des jeunes d’Hachomer Hatzaïr (comme Simon), soit des parents de jeunes d’Hachomer Hatzaïr (comme moi). J’en déduis que tous les Français présents en ce moment à Tel-Aviv sont d’Hachomer Hatzaïr ! Khazak véématz ! (Devise d’Hachomer Hatzaïr qui veut dire « Force et courage »).
Deuxième cessez-le-feu de 72 heures annoncé. Le premier a duré deux heures. Combien durera celui-ci ? Comme d’habitude, pluie de roquettes avant le début du cessez-le-feu. Néanmoins, il y a beaucoup de monde dans les rues et, surtout, plein de Français. D’où sortent-ils ? Peut-être restaient-ils cloitrés dans leurs hôtels, ne limitant leurs déplacements qu’au strict nécessaire, comme le recommandent les autorités ?
Signe encourageant : la porte de l’immeuble d’Ilan et Myriam est fermée ; c’est la première fois depuis notre arrivée le 23 juillet.
 

Le retrait de Tsahal de Gaza change tout. Le soir, à la télévision, sur la chaîne 2, on se remet à parler des « affaires » qui fâchent, mises de côté pendant la guerre : le procès d’Olmert, l’affaire des « Bibi Tours », l’enquête sur Gaby Ashkenazy, celle sur Fouad Ben Eliezer et l’affaire du port d’Ashdod. La publicité revient aussi. Sur la chaîne 10, Orly et son mari Guy  présentent le journal, comme chaque soir pendant la guerre ; mais quelque chose a changé : « Il y a longtemps qu’on ne les avait pas vus rire » dit Ariella.

 

Mercredi 6 août

 
Je marche dans Florentin et je reconnais la station-service sur laquelle était tombé un débris de deux mètres le 10 juillet. Sur Allenby, je photographie un panneau avec des affiches de spectacles. Aux côtés de l’affiche pour Lady Gaga (qui, contrairement à beaucoup d’autres artistes, n’annulera pas son concert), on retrouve le slogan « Forts à l’arrière, nous vaincrons au front ».
 

 
 

Jeudi 7 août

 
Je décide de faire une nouvelle série de photos pour mon projet de livre et je m’installe devant la station de bus Levinsky. Mais au bout d’une demi-heure, un vigile vient m’expliquer que je n’ai pas le droit de photographier l’entrée de la gare routière pour des raisons de sécurité. En temps normal, j’aurais argumenté, car j’ai déjà passé là des heures à photographier les lieux. Mais aujourd’hui, je ne dis rien et je pars. Après tout, c’est encore la guerre !
 

Vendredi 8 août

 
Je ne sais plus à qui je m’adresse quand ma langue fourche et que je dis que c’est le retour à la chougrine. Involontairement, j’ai mélangé les deux mots français et hébreu (routine et chigra), ce qui a donné chougrine. Mais la routine, en l’occurrence, c’est malheureusement la reprise des tirs et les alertes qui se multiplient partout, annoncées par Galgalatz. Nous sommes donc le 8/8 et il est 8 heures. Je me souviens alors que le 8 est un chiffre porte bonheur pour les Chinois, qui avaient choisi de lancer leurs jeux Olympiques le 8/8/2008 à 8heures du matin. Sur Galgalatz, à 8heures moins cinq, la journaliste souhaite aux auditeurs un chabat tranquille et « sinon, poursuit-elle, nous sommes toujours là, à vos côtés, pour vous informer ». Trente roquettes sont tirées entre 8heures et 18heures. Et dans notre immeuble, à Tel-Aviv, la porte d’entrée est à nouveau grande ouverte, signe que le cessez-le-feu est bel et bien terminé.
N’empêche, Tel-Aviv semble revivre, il y a beaucoup de monde dans les rues, à la mer, sur la tayelet. A côté de la piscine Gordon, deux affiches, en hébreu et en anglais, indiquent l’abri le plus proche. Et sur Dizengoff, des boutiques affichent fièrement la couleur : bleu et blanc !
 

 

 
À 19h40, une amie que je dois rejoindre le soir m’appelle pour me dire que le Hamas a annoncé qu’il lancerait des roquettes sur Tel-Aviv ce soir à 20h. Je rentre rapidement à la maison pour retrouver Simon ; j’arrive à 20h pile et nous nous apprêtons à descendre dans l’abri.
 
 

Samedi 9 août

 
Le Hamas n’a pas tenu ses promesses et nous avons eu une nuit calme. Aujourd’hui encore il y a plein de monde dans les rues de Tel-Aviv et le soir, à 19h, sur la tayelet, les rikoudei am (danses folkloriques israéliennes) se tiennent normalement. J’y retrouve de nombreux Français que je connais. Comme par hasard, ils sont tous liés à Hachomer Hatzaïr !
 

 

Dimanche 10 août

 
Aujourd’hui, c’est Tou béav, autrement dit la Saint Valentin israélienne. Et le matin, à Herzliyya, incroyable, il pleut ; pas une petite pluie, mais une vraie pluie, très forte, pendant plusieurs minutes. Simon repart aujourd’hui en France. Je l’accompagne à l’aéroport ; sur l’autoroute, une voiture de police toutes sirènes hurlantes et gyrophare allumé nous double ; puis une seconde ; puis une ambulance, puis une moto de police ; puis deux camions de pompiers, etc. Au total, une quinzaine de véhicules d’urgence nous doublent à vive allure et se dirigent vers l’aéroport. Je me demande, inquiète, ce qu’il se passe à Ben Gourion. Nous appelons Ariella qui consulte Internet mais ne trouve aucune explication. Finalement, l’explication, c’est Francis qui me la donnera, à Paris, le 21 août : il s’agissait très probablement d’un convoi emmenant à l’aéroport des habitants de Gaza blessés qu’on transférait en Turquie pour y être soignés. Cela semble plausible.
 

 

11 août

 
Je rentre en France. À l’aéroport, juste devant moi dans la file d’attente pour embarquer, il y a deux journalistes d’Antenne 2 ; je photographie la caméra et ne peux m’empêcher de me demander ce qu’ils vont bien pouvoir raconter à leur retour. A la maison, ce n’est pas A2 que j’allume, mais i24 News, évidemment ! C’est reparti ! Mais je viens de passer 20 jours en Israël pendant un conflit, et plus rien n’est comme avant. J’ai le sentiment très fort d’avoir été là où je devais être.
Rosine Klatzmann-Wasserman
 
Lire L’été sous les missiles (1)
Lire L’été sous les missiles (2)
Rosine Klatzmann-Wasserman a longtemps travaillé comme journaliste et photographe indépendante avant d’intégrer une rédaction. Elle est actuellement formatrice en expression écrite et prépare un livre de photos-montages sur Tel-Aviv.
 
© photos : Rosine Klatzmann-Wasserman
Article publié le 27 octobre 2014. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2014 Jewpop

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