Sirènes à Tel-Aviv (2)

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Valérie Abecassis partage sa vie entre Paris et Tel-Aviv. Elle est journaliste, auteur du livre Art Food, L’Histoire de l’art en cuisine et chroniqueuse sur Jewpop. Actuellement à Tel-Aviv, elle nous fait partager, à travers son « journal de bord », ses émotions au cours de chaque alerte.
 
Dimanche 18 novembre 11h.
Quatrième sirène sur Tel-Aviv.  Soleil magnifique. Chacun descend calmement au deuxième, laissant tout en plan. Moi, mon pain complet, la voisine d’en face son petit-déj. Comme moi, elle est en short, son mug à la main, son mari âgé a le portable éteint, ses petits-enfants ne sont pas là. A l’école. On réveille nos ados qui dorment, c’est dimanche pour les français, ils descendent lentement, trop lentement complètement affalés en tongs, en slips. Ceux du dessous occupent déjà les marches. C’est surréaliste et banal. Pas la routine mais limite. On se dit qu’on a de la chance, la Bulle n’a rien à voir avec le Sud.
 
Sud Israélien ou Gaza c’est pareil, des familles entières pleurent, vivent ces sirènes toutes les minutes, se cachent dans des abris et meurent. Quel désastre. L’étranger prend cela en pleine figure. L’émotion, les images, les morts, le sang, les manifs en France, les condamnations ici et là, les larmes. Tel-Aviv a l’habitude. Elle fait ce qu’il faut mais n’en rajoute pas. Sur les marches, la voisine dit que son fils est parti hier à sa base et ajoute qu’elle ne sait pas si elle va vendre ses sacs today au Renaissance. C’est vous qui faites les sacs marrants ? Oui. Mais tout le monde parle de vos sacs. Incroyable, cool, nice to meet you, je ne savais pas que it twas you. Elle est assise sur le palier en rose et baskets, je ne vais pas lui parler de mode tout de même. Si. Quelle empathie avoir ? Où se placer ? La détonation est forte, le missile a du être intercepté, le voisin rallume son portable, on nous dit d’attendre encore 5 minutes dans la cage d’escalier. Bye bye, have a good day. You’ll show me your bags. On va se revoir plus tard habillés autrement, saisis différemment dans le quotidien de nos apparts.
 

 
Hier soir à Messa, le restau very chic de Tel-Aviv, on fêtait les dix ans de la coopération Franco-Israélienne et le festival des séries TV françaises. Les invités français ont tous répondu présent, sauf deux productrices qui ont eu peur. Du conseiller à la culture de Hollande, David Kessler, à la productrice Simone Harari, en passant par l’écrivain Dan Franck et le patron du CNC, d’Arte, une vingtaine de guests. Tous présents. Tous. Je ne m’y attendais pas. J’étais tellement heureuse que cela marche, que l’événement marche. En attachant les lanières de mes sandales, en me faisant jolie, je me demandais avant d’y aller où était le curseur de l’incongruité. Ce geste d’attacher ses sandales m’a touché, je ne sais pas pourquoi. Où se placer ? Le soir, le matin, lire sur Facebook autre chose que ce que nous vivons à toute petite dose me fait plaisir et m’étonne. Le concert de Rihanna au Trianon, la pensée du jour de je ne sais plus qui, les photos de chats, d’enfants, les blagues, tout se mélange. Où est le curseur ? Kim Kardashian a tweeté sur le conflit et cela ne lui a pas du tout réussi. Voilà l’histoire, c’est la distance, toujours la distance. Celle des Fadjr trop courte pour nous et celle des autres.
 
Valérie Abecassis
 
Retrouvez la première chronique « Sirènes de Tel-Aviv » sur Jewpop.

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