"Territoires de l'exil juif" de David Muhlmann

8 minutes de lecture

 
 

«Toute histoire est contemporaine»

Benedetto Croce.

 

Parce qu’elle se résout par la transformation du présent en un futur idyllique, l’aspiration à la Liberté est l’un des derniers marqueurs de transcendance dans nos sociétés modernes. C’est que la foi d’antan a vécu : l’irruption de la raison a balayé le surnaturel ; de ses ruines, a émergé le Politique ; et seule la communion en des idéaux universels, demeure fondatrice d’une Humanité tendant encore au progrès. Ainsi la Liberté, qui, au siècle de l’État-Nation, a pris la forme des nationalités et des nationalismes ; ou, à l’opposé, du communisme et de l’internationalisme.

 

Pour les Juifs, en butte à l’antisémitisme, l’attente messianique, religieuse, presque lasse, a revêtu les différents masques de l’affranchissement. Car le problème fut – et demeure – au moins double : faut-il créer un Juif nouveau ou rechercher un lieu séparé, un havre ? C’est que la Question juive interroge tant l’ontologique que le pragmatique ; à savoir, que devenir ? Et comment survivre ?

 

Dans «Territoires de l’exil juif» (Éditions Desclée de Brouwer), David Muhlmann, sociologue et psychanalyste, auteur d’un essai sur Rosa Luxembourg (« Réconcilier marxisme et démocratie »), restitue, dans leurs tensions originelles, les différentes voies territoriales empruntées par l’autodétermination juive : les aventures tragi-comiques du Baron de Hirsch, qui inventa des juifs gauchos dans la pampa argentine, l’instrumentalisation des nationalités par l’Union Soviétique dans les foyers de peuplement en Crimée puis au Birobidjian, et la lutte fratricide qui opposa sionistes « palestino-centrés » aux sionistes territorialistes.

 

Le titre même de l’essai – à première vue, purement descriptif – est porteur d’une violente problématique. Le terme «territoire» devrait logiquement exclure celui d’ «exil». Et, s’il ne l’exclue pas, y a-t-il un «en dehors» de l’exil au niveau territorial ? Bien sûr, David Muhlmann s’attache à dévoiler les structures conceptuelles et organisationnelles de chaque initiative. Et de cette minutieuse entreprise de déconstruction, l’Histoire, nue, apparaît. Elle semble d’abord être naturellement le produit de causes événementielles quand, incarnée par des individus capricieux, elle est portée par une idéologie dogmatique.

 

De là, des décisions peut-être erratiques : Vladimir Jabotinsky, tenant d’un sionisme intensif «palestino-centré», avait regretté, dans les années 1930, à l’heure de la montée du nazisme, le refus catégorique du projet ougandais autrefois mis au vote. Le traitement soviétique de la Question juive comme nationalité est évidemment le symptôme le plus visible de la passion insensée des dirigeants, puisqu’elle va tour à tour mettre en avant la défense des Juifs comme nationalité par leur intégration au modèle de l’Homme Nouveau, l’isolationnisme comme politique pour l’État Soviétique, la défense militaire, et l’antisémitisme.

 

Le foyer en Crimée, financé par les philanthropes américains de l’Agro-Joint, va d’abord être un modèle montré en exemple dans le stakhanovisme des fermes collectivistes : un Homme Nouveau, qui transforme l’agriculture par des modèles… capitalistes (la fascination de Lénine et Staline pour le fordisme n’est plus à démontrer). Mais les intérêts militaires, c’est-à-dire le peuplement de la partie extrême-orientale de l’URSS pour faire face à la menace japonaise (le Japon avait envahi la Mandchourie) va précipiter la création d’un foyer au Birobidjian, où le yiddish sera la première langue. À ce dernier monde perdu, la nostalgie ne peut tout à fait souscrire, tant Staline instrumentalisa son peuplement juif avant de sombrer dans le délire antisémite que l’on connaît.

 

Encore, le paternalisme excessif du Baron de Hirsch et des dirigeants des colonies argentines qui ruinèrent la viabilité de leur initiative. Aux comportements erratiques de surface, l’Histoire, découverte, oppose une dynamique souterraine qui, forte d’initiatives parallèles et concurrentes, converge à la fondation d’un foyer juif garanti par le Droit international public (au contraire de l’achat de terres sous régime de Droit privé). Cette dernière proposition demeure problématique quant au règlement de la Question juive.

 

En effet, antérieurement à la création de l’État d’Israël, celle-ci trouvait une solution dans la défense des Juifs à travers le monde : la réponse se voulait pragmatique avant d’être nationaliste. Après 1948, la Question juive tend à se dédoubler et recouvrir autant la lutte contre l’antisémitisme que la pérennité de l’existence d’Israël. À la première proposition s’est ajoutée une seconde au point qu’un sionisme postmoderne dit la négation du Juif pour laisser place à l’Israélien. La survie physique et sa transformation ontologique (la régénération, dirait-on) du Juif viennent à en être concurrencées par la survie physique de l’israélien et sa percée ontologique.

 

Le sens de l’exil devient alors surtout politique, quand il était autrefois avant tout métaphysique. C’est que le Messie attendu se fait attendre. Et si le messianisme religieux n’a pas encore délié la Question juive, le messianisme politique n’a pas su l’achever.

 
 

Jonathan Aleksandrowicz

 
« Territoires de l’exil juif » de David Muhlmann, Desclée de Brouwer, 19€.

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