La honte de la famille

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Hier, une fois n’est pas coutume, mon frère Daniel m’invite à déjeuner. Entre le café et l’addition, il me donne des nouvelles de Marco, un de nos cousins qui s’est lancé dans un nouveau business et qui cherche des investisseurs. «C’est un galérien en chef », tranche Daniel « maman, elle a menacé d’arrêter son médicament contre la tension si je bossais avec lui. C’est la honte de la famille». Je souris, en me disant «tiens donc ce n’est pas moi. Cool ». Toutes les fratries en connaissent une, oui, oui, même la tienne. T’as qu’à choisir parmi celles-là.

 

L’animateur raté : il est bronzé 11 mois par an. S’habille en blanc même par -12 degrés. À 8 ans, il faisait rire toute la famille en imitant Michael Jackson. 33 ans plus tard, il imite toujours le roi de la pop, mais plus personne ne rit. Ex-animateur sur une radio juive, élu animateur le plus « darka » des colonies de vacances juives en 1987-1988-1989, il est aujourd’hui animateur de hennés, mariages, bar mitsva. Boycotté par les siens depuis sa participation à «L’île de la tentation», il préfère dire qu’il «évite de bosser avec la famille». Ses soirées de libre ? Il bosse ses compos, se tâte pour passer le casting de «Nouvelle Star» et regarde ses prestations sur une télé géante 160 cm pour s’améliorer. Son message de répondeur ressemble au lancement d’un disque de Marc Scalia, époque NRJ 1983.  Son modèle : Cyril Hanouna «qu’il a lui-même formé comme animateur». Tous les samedi soir, il se prend pour le 5e juré de «The Voice». Son heure de gloire, un 45 tours enregistré l’année de l’avènement du CD, qu’on a entendu 3 fois à la patinoire de Savigny-sur-Orge et à un passage chez Pascal Sevran.

 

La mariée à l’église : Dans les années 80, sa mère, Monette, a refusé qu’elle épouse un garçon juif. Trois mois plus tard, elle tombait follement amoureuse d’un maçon catholique et espagnol, Martial. Ses frères se demandent encore ce qu’elle a fait de pire : tomber enceinte à 19 ans, se marier à l’église ou faire baptiser ses deux garçons. Elle appelle sa mère chaque veille de Rosh Hashana pour lui souhaiter «bonne fête». Son père, Camus, qui avait juré sur la tête de tous ses petits-enfants de ne jamais recevoir chez lui le Martial en question, a composé lui-même son numéro après avoir reçu les devis de 3 sociétés différentes pour refaire les travaux de l’appartement. Ils se sont trouvés plein de points communs : tous deux pensent qu’il «y en a trop en France et que parfois même on est plus chez nous». Par contre, quand Martial a conseillé à son beau-père l’incinération «moins chère», on a vraiment failli perdre définitivement Camus.

 

Le juif antisémite : Il est juif comme d’autres sont hémophiles. Bref, il a pas choisi et l’a bien fait sentir à ses parents catastrophés de le voir «se renier». Sa mère répète à l’envi que «déjà quand il était petit, quand on passait l’été à Tunis, il était malade tout le mois». Quant à son père il ne lui adresse plus la parole depuis son coming-out le soir de Rosh Hashana l’année de ses 15 ans, quand il s’est levé pour proclamer haut et fort «moi, je mange du jambon à la cantine !». Il fuit ses coreligionnaires comme un sans-papiers les commissariats. Il est souvent prof ou fonctionnaire, vote à gauche, pense que la tuerie de Toulouse est l’acte d’un déséquilibré. Quand sa mère lui raconte ses soucis au téléphone, il commence toujours ses réponses par «vous les juifs». Les seules cérémonies familiales auxquelles il assiste : les enterrements. Ça dure 1 heure max et t’es pas obligé de sourire. On ne sait rien de sa vie privée, il cache femme et enfants. La dernière fois qu’il a parlé à sa mère, il lui a expliqué ses démarches pour changer de patronyme. Elle lui a répondu «comme Patrick Bruel ? Je savais pas que tu voulais faire de la chanson baba».

 

Le repris de justice : on ne l’a pas vu pendant longtemps et pour cause. Bois d’Arcy, Fresnes, Fleury. Auprès de l’Aumônerie israélite des prisons, il a la carte Millénium. À chacun de ses passages en prison pour escroquerie, il hurle à « la chasse aux sorcières typiquement française contre les entrepreneurs honnêtes». Il a un prénom, mais entre nous on l’appelle «il a rien fait». Sa mère, qui prend 10 ans dans la tronche à chacune de ses gardes à vue, est aussi ridée qu’un charpey à la naissance, n’arrive pas à le blâmer et continue de le défendre bec et ongles contre tous. Il attend son autorisation de sortie du territoire avec la même ferveur que d’autres prient la venue du Machiah. Pour lui aussi, ce sera la délivrance. Il est pour l’amitié France-Israël, mais faudrait pas qu’elle aille jusqu’à la signature d’une convention d’extradition.

«La honte de la famille» est très utile. Elle permet à chacun de mesurer son intégration au sein de la fratrie. C’est comme un curseur. A celles et ceux qui te reprochent encore de lui parler, réponds : dans «honte de la famille», y a «famille».

 
 
The SefWoman
Ma philosophie se situe entre « A Kippour tout le monde pardonne, sauf moi » (Raymond Bettoun) et « Dieu n’existe pas, mais nous sommes son peuple » (Woody Allen)
 

 
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