Toutes les vérités sont-elles bonnes à dire à nos parents ?

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Les fêtes approchent, ce qui peut créer un sentiment d’impatience ou nous rappeler celles de l’année dernière et du temps qui passe ; cette année si particulière, si triste chez beaucoup d’entre nous, une tristesse latente. Nos vieux réflexes, ceux que nous avons réussis à tenir hors de vue, car nous nous connaissons extrêmement bien, mieux que tout le monde d’ailleurs, ne nous oublient pas et sont ravivés par les fêtes. Le temps des promesses, des présents, des manières, nous appelle à nous demander si nous sommes aimés comme nous le souhaiterions ou totalement asphyxiés d’affection, timides ou exclus, surinvestis ou ignorés. Ce sentiment de tristesse, qui dépasse le stade de la petite enfance et qui provoque en nous une envie folle de savoir, si nous pouvons nous exprimer, dévoiler tout ce que nous avons dans les tripes ?

 

« Juste après le premier de Hanouka, j’ai fondu en larmes» se souvient David, 22 ans. «Tant de fois au cours du dîner, ma grand-mère Esther a réitéré ses louanges sur les fils de ma sœur, qu’elle chérissait de cadeaux. Ils étaient mignons, beaux et intelligents. Moi, j’étais jeune, pas encore marié, étudiant sans enfant, le taf ce n’était pas ça. Le bonheur incroyable de ma sœur rejaillissait partout. J’ai ressassé toute une journée, la veille du premier soir, j’ai décidé de passer aux aveux et de dire ce que j’avais sur le cœur. J’ai dû faire comprendre à mes parents qu’ils avaient toujours préféré ma sœur, qu’ils avaient oublié de m’aimer me trouvant totalement nul, sauf que je n’étais pas nul parce que j’aurais pu être nul, mais parce qu’ils ne se sont jamais souciés de moi… Pas un des deux n’a pigé. En plus, ma mère a juste sangloté toute la soirée, j’ai dû demander pardon face à la demande incessante de toute la famille. Nous n’avons jamais abordé à nouveau ce sujet. Cet épisode reste malgré tout gravé depuis 4 ans. Toute la famille craint Hanouka depuis. À présent, je ne ferai plus jamais ça. Ce n’était que le début de ma psychanalyse. N’est-ce pas une bonne façon de me faire pardonner ? »

 

Voici un déclencheur connu : lorsque nous démarrons une psychanalyse, nous récupérons toutes nos émotions ensevelies, l’ensemble de nos craintes, tous nos obstacles insurmontables. Alors nous nous disons que c’est à nos parents que nous les devons. Nous sommes pris d’un immense désir, les leur jeter à la face comme si nous pouvions matérialiser les problèmes. Or, nous n’avons pas encore un vrai recul sur nos inquiétudes, ni sur nos émotions. Nos parents sont les premiers à mettre le doigt là où ça fait mal et/ou ça fait tout péter, ils disent que c’est pour notre bien, pour nous aider à nous surpasser. Dès lors, je redeviens le petit garçon qui a besoin de sa maman, mais je ne veux pas le dire, ni me l’avouer.

 

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Des émotions d’antan qui reviennent nous hanter

 

Si cette perception se réveille lors des réunions de famille, c’est que dans d’autres occasions, nous nous retenons de montrer l’enfant qui souffre, que nous avons été. Nous grandirons et deviendrons sans doute nous-mêmes parents, nous aurons construit notre vie sans être averti au préalable, à notre tour, nous aurons à nous confronter à cette enfance dont nous tenons des souvenirs intimes et profonds.

 

Ces empreintes marquent en notre chair le sentiment d’exaspération, d’amertume et quelquefois d’agressivité. Nous n’abordons pas des idées ou des images de brusqueries, ou de maltraitance, ni de brutalité, mais d’une gifle qui aura marqué, de trop de mots blessants du ou de la préférée des frères ou des sœurs dans la famille… Certains souvenirs creusent en nous des cratères qui ne peuvent malheureusement plus cicatriser, et qui resteront à jamais dans nos esprits, ce sera à nous d’apprendre à vivre avec.

 

Ce qui paraissait un petit détail s’est incrusté dans la peau de l’autre comme une piqûre vénéneuse. Loin de toutes situations de maltraitance, alors que nous deviendrons adultes ou des personnes âgées, ces souvenirs venus de l’enfance pourront nous contenir dans un ressentiment passionné ou triste vis-à-vis de nos parents. Ils n’auraient pas été ceux que nous imaginions. Une grande partie de notre vie aura été marquée par leurs manquements.

 

Autrefois, la cellule familiale servait à attribuer des règles pour bien évoluer dans la vie. L’affection et l’amour étaient donnés de surcroît. À présent, la famille est devenue le lieu d’amour. Sa symbolique est de s’aimer et de se sentir aimé.

 

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Une souffrance difficile à exprimer

 

Cette souffrance trouve sa concordance. Mais l’exprimer peut être périlleux. Car celui qui prendra la responsabilité de ressortir du placard les vieilles histoires, vérités ou fantasmes, pourra voir sa personne dénigrée : « Tu vas trop loin », « Tu dis des contre-vérités, des mensonges », « C’est de l’invention, ça n’a jamais existé ». Pire : « Demande autour de toi, tu sauras alors… ». Ce qui se produit pour un enfant fait toujours écho dans sa propre réalité d’enfant. Même si sa réalité n’est pas celle de la fratrie ou de sa famille, chacun a sa réalité propre.

 

Un enfant de 4 ans, qui ne retrouve plus sa maman dans les rayons d’un supermarché durant quelques minutes avant de l’apercevoir au détour d’un rayon, peut ressentir ces minutes-là comme les pires de sa vie. Et en conserver adulte l’idée que sa maman ne se consacrait jamais à lui, alors que celle-ci n’a jamais su que son bambin l’avait perdue de vue au supermarché.

 

Il existe aussi le désir d’oublier de certains parents, parce que c’est inacceptable pour eux d’écouter qu’ils auraient mal aimé leur enfant alors qu’ils ont fait tout ce qu’ils pensaient falloir faire. Admettre que papa et maman ne soient pas parfaits, c’est occuper son rang dans une filiation, dans une parenté pleine de failles, où les parents ont essayé de faire ce qu’ils pouvaient, comme ils le pouvaient, avec leurs propres douleurs et leurs propres sentiments.

 

Grandir, « c’est faire avec ce que nous sommes ». La cohésion des craquelures parentales est une des voies habituelles de la maturité, celle qui agrée de quitter le cocon de la liaison première.

 

Des règlements de comptes mal vécus renforcent chez l’enfant la sensation de ne jamais avoir été entendu, de ne jamais avoir été désiré, ayant montré sa peine qui est restée sourde à l’oreille de l’autre.

 

Rodolphe Oppenheimer, psychanalyste.

© visuels : DR
Article publié le 5 décembre 2015. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2015 Jewpop

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