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De Gaulle, Mai 68, Gilets jaunes, Nabe, Moix… L’interview coup de poing de Georges-Marc Benamou

  • BY Alexandre Gilbert
  • LE 30/08/2019
photo de Georges-Marc benamou Jewpop

 

Georges-Marc Benamou publie Le Général a disparu (Grasset), un roman sur la fuite à Baden-Baden du général de Gaulle pendant les événements de mai 68. Il a accepté de répondre aux questions de Jewpop.

 

Couverture du roman de Georges-Marc Benamou Le Général a disparu Jewpop

 

“De Gaulle, je le trouve éminemment shakespearien”

 

 

Alexandre Gilbert : Quels souvenirs gardez-vous de mai 68 à Paris, à onze ans, dans votre famille d’origine juive algérienne ?

Georges-Marc Benamou : Mes parents n’étaient ni de droite ni de gauche, plutôt des camusiens qui ne portaient pas de Gaulle dans leur cœur, mais qui n’étaient pas pas anti-gaullistes non plus. J’étais en vacances forcées, petit niçois en vacances à Paris, à voir mes oncles, mes tantes et mes cousins qui étaient tous gauchistes, sur les barricades. Moi, j’étais un “bébé” qui n’avait quasiment pas le droit de sortir. J’avais onze ans. Et le souvenir que j’en garde, c’est celui d’un immense chaos, je revois le haut du boulevard Saint Michel, probablement des barricades, des voitures et des poubelles renversées. J’avais beaucoup d’antipathie pour le mouvement. Il faut se souvenir que six ans plus tôt, pour moi, c’est la guerre d’Algérie. J’ai cinq ans, je vois des gens se faire mitrailler. Je vis la peur au ventre, la peur du FLN comme la peur de l’OAS. Je suis paniqué, et cette panique enfantine est un peu la racine du livre. Mais même si je n’aimais pas beaucoup de Gaulle qui nous avait fait partir d’Algérie, le De Gaulle face aux étudiants chevelus qu’étaient mes cousins m’a paru très sympathique. Je me suis pris d’affection pour lui. Il ressemblait à mon grand-père ! Un grand-père perdu. Tout ça m’a inspiré. Ça a distillé. Sa solitude, sa haute solitude, son désarroi devant cette France qui refusait d’avancer, qui se cabrait et qui voulait faire tomber le Prince de cheval. C’est toujours la même problématique, la même dialectique entre le peuple et son roi en France. Et ce personnage là, je le trouve éminemment shakespearien. Ainsi ce mystère de Baden-Baden, ce trou noir, je le trouve important dans notre rapport au pouvoir, comme la fuite de Varenne, c’est une fuite inversée. Varennes a mené à l’exécution du roi et on sait à quel point c’est traumatique pour la France. Et la fuite de De Gaulle, la figure de De Gaulle, le père défaillant qui vacille, le père de la nation qui vacille, c’est un événement traumatique qui est resté et qui m’a intéressé.

 

“Une intuition géopolitique et morale géniale”

 

A.G. : Vous dites que « si la pollution ne tue pas la planète dans deux cent ans, de Gaulle deviendra plus important que Jeanne d’Arc ». Pourquoi ?

GMB : Écoutez, Jeanne d’Arc, pour aller très vite, a libéré la France des Anglais. Elle a combattu et elle est morte tragiquement. Sur le plan géopolitique, sur le plan politique, le rôle de ce général de brigade à titre temporaire qui part sans mandat, sans hommes, sans argent le 17 juin 1940, dans son avion prêté par Churchill, va être absolument décisif dans le destin de la France. C’est le sort mondial, c’est la survie de la France. Une France défaite était une France amoindrie, réduite au niveau de l’Italie. Une sorte d’Italie post-fasciste. Donc il y a une intuition géopolitique et morale géniale. Il a sauvé l’âme de la France. J’en suis convaincu. Et ce n’est pas une image de dire que c’est plus important que Jeanne d’Arc.

 

Photo du général de Gaulle Jewpop

 

“Un chêne, pas un roseau comme Mitterrand”

 

A.G. : Le général qui faisait des dépressions, pensait au suicide et pouvait ne pas dormir pendant 10 jours, était-il bipolaire selon vous ?

GMB : Je ne suis pas assez savant sur ces questions là, bipolaire, neurasthénique comme on disait avant… Je ne sais pas, mais ce que je sais, c’est un chêne, pas un roseau comme Mitterrand, et les chênes ça rompt. Il a connu des dépressions, c’était un dépressif ou plutôt un cyclothymique, qui a connu une phase de tentation suicidaire en octobre 40, lorsque les troupes françaises et anglaises ont perdu devant Dakar. C’est quelqu’un qui a rompu violemment en janvier 46, en quittant le pouvoir. Et toutes ses dépressions, il appelait ça des “vagues de tristesse”. Il disait « une vague de tristesse a failli m’emporter ». J’ai voulu montrer qu’il  était un homme beaucoup plus complexe que la légende ne le dit, fragile et attachant.

 

A.G. : En mai 68, des listes de militants et de journalistes de gauche auraient été établies pour les interner dans des stades. Pouvez-vous développer ?

GMB : C’est une polémique. Et là, je dois dire que j’ai à la fois écouté, lu des livres sur le SAC – je ne suis pas journaliste d’investigation – mais tout le monde l’a pensé, il y a eu le gaullisme magnifique. Aussi le gaullisme noir, le service d’action civique et les comités de défense de la république étaient prêts à ne pas laisser le pouvoir par interim si de Gaulle partait. C’est l’expression de Georges Pompidou, prêts à « franchir la ligne jaune ». Le quotidien Libération a sorti cette affaire de journalistes à interner dans les stades comme au Portugal. On a dit que c’était une intox. Je n’ai pas tranché là dessus. Je m’en suis servi de manière romanesque mais il n’est pas invraisemblable que tout aurait été fait par les milices de Foccard pour garder le pouvoir, y compris interner les gens de gauche, ce n’était absolument pas aberrant à ce moment là de la politique.

 

A.G. : Ça reste quand même pour vous une légende ?

GMB : C’est une hypothèse romanesque. Je suis un romancier de l’Histoire. Tout porte à croire le très modéré Pompidou, qui parlait, en cas de défaut définitif de De Gaulle, de « franchir la ligne jaune » de la Constitution. À l’époque, on était très fascinés par les leçons de la CIA, qui a réussi a mater les communistes en Grèce et dans des stades. C’était un an avant, et après viendra le Chili.

 

A.G. : Quel a été alors la réaction des journalistes de gauche et notamment des journalistes de gauche de l’ORTF ?

GMB : Ils ont tous été licenciés ensuite. Toutes ces hypothèses se bousculent dans l’après midi du 29 mai et deviennent obsolètes dès le moment où de Gaulle revient. S’il était parti, l’édifice s’effondrait. Ils avaient pris leurs précautions y compris sur le plan des institutions, qu’ils n’auraient pas laissé fonctionner normalement et sans arriver au pouvoir. C’est ce qu’on peut avancer sans être un farouche révolutionnaire.

 

Photo représentant des Gilets jaunes à proximité deu palais de l'Élysée Jewpop

 

“Les proches de Macron n’avaient pas bien tiré les leçons de mai 68”

 

A.G. : On connaît cette phrase de De Gaulle, qui considérait qu’un gouvernement devait savoir tirer sur la foule, et sa phrase lancée à Pompidou : « J’ai passé ma vie à tirer contre des Français ».

GMB : C’est d’ailleurs la vraie question, c’est pour cela que l’Histoire se répète ou bégaie… On voit bien que la problématique du maintien de l’ordre s’est posée de manière très aiguë avec les Gilets jaunes, et reste toujours d’actualité, quand début décembre on a laissé ces derniers avancer rue de la Paix et tourner vers la rue Saint Honoré, c’est une hérésie par rapport à tous les plans de sauvegarde de la République. L’incursion près de l’Élysée de troupes ou de manifestants, c’était la grande obsession de De Gaulle et c’est la raison pour laquelle il part dans le plus grand secret après la nuit du 29 mai. Visiblement, les proches de Macron n’avaient pas bien tiré les leçons de mai 68, parce qu’on voit bien que ça a tâtonné. On fait tirer ou on ne fait pas tirer… Bien sûr qu’on en est pas là, mais à un moment donné c’est la vraie problématique quand le peuple se réveille, qu’est ce que vous faites quand vous êtes le Prince et que vous voulez conserver le pouvoir ?

 

A.G. : Que pensez-vous du fait que Louis XVI comptait deux fois plus de conseillers spéciaux que Louis XIV, et de cette phrase de Renan pour qui « Le jour où la France coupa la tête à son roi, elle commit un suicide » ?

GMB : Il y a un éternel retour. On est dans ce rapport dialectique fou en France ! C’est gênant, je prends beaucoup de précautions pour parler des peuples ainsi. Mais l’immaturité républicaine est grande au pays de 1789. Comme si la République n’avait pas fait son œuvre jusqu’au bout, par la subsistance d’une droite purulente pendant des années jusqu’à la fin du XIXe siècle, c’est comme si la république n’avait pas conquis du terrain et gardé ce rapport monarchique fou, de cette fascination qui devient un people glamour. Une sacralisation qui n’a pas lieu d’être dans les autres démocraties, ou alors qui l’est de manière beaucoup plus saine et d’une certaine manière, moins monarchique. En France, les médias, les journalistes, les écrivains, les serviles, parlent du prince, de sa femme, de ses amis…, sont fascinés par le monarque républicain. Il y a là quelque chose de malsain. Aimer puis haïr, et chercher à détrôner. Cette dialectique d’amour/haine, d’attirance/répulsion, qui rythme la politique française est infantile. Sauf à trouver quelques enchanteurs, des gens qui avaient un certain doigté comme Mitterrand, ce roseau, ou De Gaulle, ce chêne… Il y a quelque chose de l’ordre de la maladie démocratique dans ce rapport au pouvoir.

 

Couverture de livre de Georges-Marc Benaou Le dernier Mitterrand Jewpop

 

“L’Élysée ressemble au caractère byzantin du pouvoir”

 

A.G. : L’Ecclésiaste dit « Malheur à la ville dont le prince est un enfant ». Était-ce pour conjurer cette « malédiction » que vous avez conseillé à Emmanuel Macron de déménager de l’Élysée ?

GMB : On m’a posé une question sur France Info. J’y ai vécu pendant un an. Je l’ai beaucoup fréquenté quand j’étais avec Mitterrand. J’y ai vécu professionnellement pendant un an quand j’y étais avec Sarkozy. D’abord c’est un palais assez moche ! C’est l’un des moins beaux hôtels particuliers de Paris. Mais il y a deux raisons à cela : il est impraticable, il n’y a pas de salle de réunion. Il y a des couloirs, il y a ce coté corridor, le « palais du malheur » comme disait madame Pompidou. Il n’est pas du tout pratique. Le lieu ressemble au caractère byzantin du pouvoir. Deuxièmement, pour des raisons sécuritaires, c’est que le palais n’est absolument pas défendable. La dimension symbolique, avec laquelle je voudrais qu’on arrive à une démocratie plus mûre, plus délégatrice, moins concentrée sur cette fascination « haine/répulsion » pour le prince. Ce sont de mauvais souvenirs. C’est à l’Élysée qu’on a signé le départ de Napoléon. De Gaulle disait : un palais de la « main gauche ».

 

Couverture du magazine de Georges-Marc Benamou Globe figurant BHL Jewpop

 

“C’est à vomir Yann Moix !”

 

A.G. : Quid de Yann Moix et de Marc-Edouard Nabe ?

GMB : C’est à vomir Yann Moix ! Il y a un truc qui est mystérieux, je n’arrive pas à comprendre… Il y a un truc qui ne va pas… Il publie des textes antisémites et rejoint Nabe, Nabe ! Mais ça c’est une autre histoire…

 

Entretien réalisé par Alexandre Gilbert

 

Lire d’autres articles d’Alexandre Gilbert sur Jewpop

 

Commander Le Général a disparu de Georges-Marc Benamou (Grasset) sur le site Halldulivre.com

 

© photos : Jean-François Paga / Grasset / copie d’écran YouTube / DR

Article publié le 30 août 2019. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2019 Jewpop

 

 

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Dan
Invité

Si ce que dit GM Benamou est exact, on comprend mieux pourquoi BHL est silencieux sur le sujet… Bravo jewpop pour vos articles toujours excellents !

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