ll y a des jours où le monde du cinéma ressemble moins à Cannes qu’à un dîner de shabbat un peu trop politisé : tout le monde parle en même temps, personne n’est d’accord, et à la fin quelqu’un dit “on devrait juste reprendre de ce savoureux tchoulent”, mais il est déjà trop tard.
Dernier épisode en date : Nadav Lapid.
Le réalisateur israélien ayant quitté Israël pour Paris, qui réussit l’exploit d’être à la fois trop critique pour son pays natal et trop israélien pour certains critiques. Un genre de personnage Schrödinger du cinéma : engagé, mais suspect. Exilé mais pas assez loin. Radical mais pas dans la bonne direction.
Et voilà que des réalisateurs retirent leurs films d’un festival à Marseille, pour protester contre sa présence au sein du jury. Oui, oui : des réalisateurs qui boycottent un autre réalisateur. On attend plus que le pop-corn fasse grève pour surcharge émotionnelle.
Alors aujourd’hui, je voulais parler d’un sujet (a priori) simple : le cinéma.
Vous savez, cet endroit où normalement, on va pour voir des gens qui ne nous connaissent pas vivre des histoires qui ne nous concernent pas directement.
Mais ça, c’était avant.
Parce que là, apparemment, au cinéma, on ne regarde plus seulement des films…
on regarde aussi si on a le droit de regarder des films.
Et ça, j’avoue, ça m’a intrigué.
Donc j’ai essayé de comprendre cette histoire de boycott de Nadav Lapid.
Un réalisateur qui, disons-le, n’a jamais été suspecté de complaisance excessive envers le gouvernement israélien actuel.
On est plutôt sur un profil “critique frontale, répétée, insistante, parfois même avec amplification sonore”.
En langage simple : il ne se considère pas vraiment comme responsable communication de l’ambassade d’Israël en France, ainsi qu’il l’a exprimé au cours d’un débat après la projection de son film « Oui » lors du Festival du cinéma israélien de Paris en 2025. Après la question rituelle – toujours source d’hilarité – d’une spectatrice outrée : « Ne pensez-vous pas que votre film nuit à l’image d’Israël ? ». Ce qui reste peu ou prou la position majoritaire des cinéastes israéliens, gauchistes comme il se doit.
Mais dans le contexte actuel, ça devient explosif.
Si certains voient dans les films de Nadav Lapid une critique radicale de l’État d’Israël et de ses représentations, d’autres y voient une mise en scène d’une crise identitaire, en mode « juif honteux ».
Et d’autres encore, y voient un objet trop complexe pour être rangé proprement dans une catégorie morale stable.
Et donc, scénario presque comique :
Un cinéaste connu pour son regard critique devient l’objet d’une critique… parce que son regard critique ne produit pas la bonne forme de critique attendue.
C’est l’arroseur arrosé version festival de cinéma marseillais :
le seau est idéologique
l’eau est symbolique
et tout le monde est mouillé mais très digne dans la sécheresse morale.
Dans cette histoire autour de Nadav Lapid et des réactions de boycott, reste un phénomène intéressant.
Ce n’est pas tant le désaccord qui frappe.
C’est la grammaire du désaccord.
On ne dit plus : “je ne suis pas d’accord avec toi”
On dit : “ta présence pose problème”
Ce qui est déjà une phrase beaucoup plus chargée, parce qu’elle transforme une discussion en diagnostic.
Et à partir de là, tout devient obscène.
Parce que dans certains espaces culturels, politiques, militants — et parfois les trois en même temps, ce qui est déjà une performance en soi — on tente de tenir deux idées simultanées :
- Il faut lutter contre toute forme d’antisémitisme.
- Il faut critiquer les politiques d’un État.
Jusque-là, intellectuellement, ça va.
C’est après que ça se complique.
Dans ce contexte, Nadav Lapid devient presque malgré lui un objet très contemporain :
un artiste dont l’œuvre est lue à travers des filtres politiques, puis re-filtrée à travers des filtres moraux, puis re-re-filtrée à travers des filtres de réception publique, jusqu’à ce que le réalisateur et ses films ressemblent à une sorte de test de Rorschach diplomatique.
Déjà, Lapid, dans le paysage du cinéma, c’est un peu un genre à lui tout seul.
Un réalisateur qui a fait des films comme Synonymes, Le Genou d’Ahed et Oui, où les personnages passent leur temps à essayer de survivre à quelque chose de très simple en théorie : parler, appartenir, exister sans être immédiatement interprété politiquement par quelqu’un quelque part.
Autant dire que ce n’est pas du cinéma “reposant”.
C’est du cinéma où même les silences ont une opinion.
Et donc, dans ce contexte, arrive cette histoire de boycott.
Des réalisateurs protestent contre la présence d’un autre réalisateur, en raison de sa nationalité israélienne.
Ce qui est déjà une position intéressante, parce qu’elle implique un niveau assez rare et pervers :
on ne proteste pas contre un réalisateur et ses positions idéologiques, on proteste contre la possibilité même que ce réalisateur (et ses films) cohabite avec d’autres réalisateurs, en raison de sa nationalité.
Et là, dans le débat, intervient un soutien notable, dans une tribune de soutien à Nadav Lapid, publiée par Le Monde : Elias Sanbar. écrivain et ancien ambassadeur de la Palestine auprès de L’UNESCO. Le logiciel antisioniste des boycotteurs doit être alors en PLS.
