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Martin Landau, mission accomplie

21 minutes de lecture

 
Disparu le 15 juillet 2017 à l’âge de 89 ans, Martin Landau a eu une carrière d’acteur emplie de rebondissements. Comédien à la beauté troublante, il a tourné avec Alfred Hitchcock, Woody Allen, marquant les téléspectateurs dans la série Mission : Impossible et incarnant de nombreux rôles de juifs à l’écran.
 
 

“Tu as fait quoi ???”

 
Martin Landau est né à Brooklyn en 1928 dans une famille juive originaire d’Autriche. Il grandit dans le quartier de Flatbush, celui de Woody Allen, Norman Mailer et Barbra Streisand. “Être enfant à Brooklyn à cette époque, c’était vraiment cool” se souvient-il dans une interview donnée en 2013 au Jewish Voice “J’adorais écouter tout un tas de musiques et les conversations des gens dans la rue. À l’école, on était de toutes les origines, Irlandais, Juifs, Grecs orthodoxes, Catholiques, Italiens… J’entendais partout des accents incroyables ! C’était tellement vivant, ça c’est infiltré dans mes veines !”
 

 
Diplômé de l’école d’art du Pratt Institute à l’âge de 17 ans, il est embauché comme dessinateur de presse et de comics au quotidien new-yorkais Daily News, collaborant avec le célèbre cartoonist Gus Edson. “Mais j’ai démissionné à l’âge de 22 ans pour devenir acteur,” raconte-t-il, “J’entends encore la voix de ma mère quand je lui ai annoncé la nouvelle. ‘Tu as fait quoi ???’”
 
 

Des meilleurs potes nommés James Dean et Steve McQueen, une petite amie prénommée Marylin

 
Landau va tenter le concours du prestigieux Actors Studio dirigé par Lee Strasberg en 1955. Parmi les 2000 candidats, deux seulement sont acceptés : lui et… Steve McQueen, avec lequel il nouera une amitié indéfectible.  “James Dean était mon meilleur ami” confiera aussi Landau. Les deux jeunes hommes se sont rencontrés lors d’une audition télé deux années auparavant. “Il n’y a pas grand chose à ajouter à son sujet qui n’ait déjà été dit. C’était un acteur si talentueux, qui ne voulait pas mourir jeune”. Malgré les rumeurs persistantes depuis la disparition de la star, Landau insiste pour affirmer que Dean n’était ni bisexuel ni gay. “Les deux seules choses qui nous intéressaient et dont nous parlions tout le temps, c’était être acteur et les filles,” dit-il.
 
À l’Actors Studio, il rencontre Marilyn Monroe, avec qui il sort quelques mois. Mais Landau la trouve « trop compliquée »…
 

 
“Une moitié des gens avec qui j’ai grandi et joué sont morts. L’autre moitié ne se souvient pas d’avoir pris son petit-déjeuner ce matin” déclarait l’acteur en 2016, avec une pointe d’humour teintée de tristesse. “Moi, j’ai la chance d’avoir toute ma tête et de pouvoir encore travailler à mon âge… Je me souviens de ce mot d’Adolph Zukor qui disait “Si j’avais su que je vivrais si longtemps, j’aurais fait plus attention à ma santé.” “Je vois ça à la fois avec dérision et nostalgie” poursuit-il, “Jimmy avait 24 ans quand il est mort ; Steve en avait 50. C’est avec eux que j’ai débuté. Je me souviens tellement de cette période, je suis en train d’écrire mes Mémoires, j’ai de quoi faire trois tomes ! Tant d’anecdotes à raconter… En particulier sur Jimmy et Steve, on se connaissait si bien, on travaillait ensemble tous les trois. Ces moments font partie des plus belles années de ma vie.”
 
Les années 50 sont celles de ses débuts à la télé, dans les séries The Twilight Zone, Maverick et Rawhide. En 1957, Landau fait sa première apparition sur les planches de Broadway dans la pièce de Paddy Chayefsky Middle of the Night, puis c’est son rôle de Leonard, le bras droit de James Mason dans La Mort aux trousses d’Alfred Hitchcock en 1959, qui le lance à Hollywood. Dans ce classique du cinéma, il joue un “bad guy” à qui il va donner une dimension toute particulière.
 

 
“Mon personnage, tel qu’il était écrit dans le scénario, était celui d’un vrai dur. J’ai suggéré à Hitchcock et à son scénariste qu’il soit gay. Au départ, tout le monde m’a dit que c’était une connerie, que ça allait nuire à mon image d’acteur à Hollywood. Mais Ernest Lehman [scénariste et dialoguiste du film] adora l’idée et rajouta même cette réplique, “Disons que j’ai suivi mon intuition féminine.” dans la scène où j’apprends à James Mason que le pistolet avec lequel Eva Marie Saint tire sur Cary Grant était chargé de balles à blanc. J’ai toujours essayé de jouer des méchants qui ne savent pas qu’ils sont méchants !” Martin Landau apparaîtra ensuite, toujours dans des seconds rôles, dans des péplums et westerns sous la direction de réalisateurs prestigieux. Général Rufio dans Cléopâtre de Joseph Mankiewicz, chef sioux dans Sur la piste de la grande caravane de John Sturges, dans La Plus Grande Histoire jamais contée de George Stevens, il interprète le prêtre juif Caiaphas et retrouve son ami Steve McQueen dans Nevada Smith de Henry Hathaway.
 
 

Mission : Impossible

 
Mais c’est la télévision qui le rendra célèbre dans le monde entier avec la série Mission : Impossible, diffusée sur CBS en 1966, où il joue en compagnie de son épouse Barbara Bain, rencontrée sur la scène de Broadway en 1957 (de son vrai nom Mildred Fogel, née dans une famille d’immigrants juifs russes, elle divorcera en 1993. Le couple a eu deux filles, Susan, auteur et productrice, et Juliet, actrice, qui a notamment joué dans la série Buffy contre les vampires). Il quittera avec elle la série au bout de trois saisons, faute d’obtenir une augmentation de leurs cachets.
 

 
“C’est un très bon ami, Bruce Geller, qui a écrit la série” raconte l’acteur. “À l’origine, Mission : Impossible devait être un long-métrage dans lequel toute la bande était composée de bad guys. Bruce l’avait pensé comme un film policier, mais n’avait pas réussi à placer son scénario à un studio… Il a alors décidé de transformer les méchants en gentils pour le pilote de la série, imaginant une agence gouvernementale clandestine sans même savoir que cela existait réellement à Washington ! Mon personnage, Rollin Hand, un ex-acteur, magicien et transformiste, me permettait toutes sortes de fantaisies. Au même moment, on m’a proposé le rôle de Spock dans Star Trek, mais j’ai décliné l’offre. Jouer un personnage dénué de toutes émotions m’aurait profondément ennuyé. Et puis la série de Bruce était presque avant-gardiste : pensez qu’on se servait pour nos « missions » d’ordinateurs miniaturisés qui n’existaient pas encore à l’époque ! Elle tient toujours la route quand on la revoit aujourd’hui, elle est vraiment stylée et le public ne s’y est pas trompé.” Mission : Impossible a valu à Martin Landau trois nominations aux Emmy Award et un Golden Globe.
 

 
Barbara Bain et son mari endossent ensuite les pyjamas moulants de la série de science-fiction culte Cosmos 1999, tournant 2 saisons en Grande-Bretagne de 1975 à 1977. Après son retour aux USA, Landau se retrouve au creux de la vague pendant des années, avant que Francis Coppola ne fasse appel à lui en 1988 pour interpréter le financier juif américain Abe Karatz dans le biopic Tucker. Un rôle qui lui vaudra d’être nommé aux Oscar pour le meilleur second rôle, mais qui sera attribué à Kevin Cline pour Un poisson nommé Wanda.
 
 

Crimes et délits : “C’était la première fois que Woody Allen se confrontait sérieusement à  sa judéité”

 
L’âge avançant, Martin Landau va se trouver « abonné » aux rôles de juifs. D’abord dans Crimes et délits de Woody Allen l’année suivante, où il campe un mémorable Judah Rosenthal, médecin sexagénaire empêtré dans une histoire d’adultère. “Woody ne dirige pas ses acteurs” raconte Landau. “Les grands réalisateurs ne dirigent pas, ils engagent les meilleurs, leurs offrent un terrain de jeu et les laissent s’amuser. Tous les bons le savent, le casting, c’est 90% de la direction d’acteurs. Allen m’a fait venir à New York après avoir vu Tucker, ça m’avait surpris car la ville regorge de merveilleux comédiens. On a eu plusieurs réunions et je parlais du rôle avec lui, j’avais eu la chance de lire l’intégralité de son scénario alors qu’il était rarissime qu’il le donne à l’un de ses acteurs. Même Alan Alda ne l’avait pas lu en entier. Encore moins Anjelica Huston et Claire Bloom. Je crois que Mia [Farrow] et moi étions les deux seuls acteurs du film à l’avoir lu. ”
 
Martin Landau ajoute “si Woody Allen n’aime pas ce que vous faites, il vous vire de son film ! Pour La Rose pourpre du Caire, Jeff Daniels était le quatrième acteur qui endossait le rôle ! Moi, je n’ai jamais été dirigé par un réalisateur en 40 ans de carrière. Si un metteur-en-scène n’aime pas mon jeu, il me le dit, je respecte ça. Woody, lui, dit qu’il ne sait pas diriger les acteurs. Il vous engage, en espérant que ça va le faire !”
 

 
“Il avait écrit pour ce film un personnage de menteur, tricheur, d’enfant gâté.” poursuit-il. “Il était crucial que, quel que soit l’acteur qui endosse le rôle de Judah Rosenthal, il l’incarne tel qu’Allen l’avait écrit : un type qui n’a pas une once de remords pour le pire de ses actes. Ç’aurait été très facile de le rendre détestable, mais j’ai dit à Woody que le public devait pouvoir s’identifier à lui, s’imaginer à sa place tout en étant choqué à la fin du film, parce qu’il tue quelqu’un, quand même ! C’était la première fois que Woody se confrontait sérieusement dans l’un de ses films à sa judéité, à la question de la morale juive, sous un angle dramatique et sans passer par le biais de l’humour.”
 
Crimes et délits vaudra à Landau sa seconde nomination aux Oscar, pour celui du meilleur second rôle, même s’il tenait clairement le premier du film. Cette fois encore, il lui échappe au profit de Denzel Washington dans Glory. Mais la troisième fois sera la bonne.
 
 

Un Oscar pour Ed Wood

 
En 1994, Martin Landau remporte enfin l’Oscar du meilleur second rôle pour Ed Wood, de Tim Burton. Le biopic du réalisateur mythique des délirants films de série Z Glen or Glenda et Plan 9 from Outer Space, incarné par un Johnny Depp halluciné, permet à Landau de donner le meilleur de son art. Habité par le personnage de Bela Lugosi, il livre une performance époustouflante en star du muet d’origine hongroise idolâtrée par Ed Wood, accrochée à son rôle mythique de Dracula, à la morphine et à l’alcool. Lors de son discours aux Oscar, l’acteur remerciera son réalisateur avec ces simples mots : “Merci Tim pour m’avoir offert le rôle de ma vie.”
 

 
À l’opposé de certains acteurs et réalisateurs qui renoncent à ce type d’honneurs, insistant sur le fait que cela ne représente strictement rien pour eux (Woody Allen en étant l’un des exemples emblématiques), Landau fut particulièrement ému par cette récompense. “Enfant, j’en rêvais !” dit-il. “C’est quand même génial d’être honoré par ses pairs pour ce que vous faites, il n’y a aucun doute là-dessus ! ” Quand on lui demande s’il pense qu’il aurait du gagner l’Oscar pour Crimes et délits, il répond : “Il y a un proverbe talmudique qui dit : J’aurais du, j’aurais pu, et une pelle te creusera un trou !”
 
 

Du rôle d’Abraham à celui d’un rescapé de la Shoah : les années 2000 de Martin Landau

 
S’il est apparu en 2006 dans le rôle d’un producteur hollywoodien sur le déclin dans la série de HBO Entourage, Martin Landau se consacrera surtout durant ces deux dernières décennies à de nombreux rôles liés à sa judéité, tout en enseignant à Los Angeles où il vivait, au sein de l’Actors Studio local dont il fut le directeur artistique. Dans le téléfilm La Terre promise de Kevin Connor, il incarne le patriarche Abraham, puis le personnage biblique de Joseph dans un autre téléfilm, un industriel juif allemand tentant de sauver ses biens des nazis dans le film The Aryan Couple, le chasseur de nazis Simon Wiesenthal dans Max and Helen, le rabbin Albert Lewis dans un téléfilm-biopic, et en 2016, un rescapé de la Shoah, Max Rosenbaum, traquant un bourreau d’Auschwitz avec un autre survivant (Christopher Plummer) dans Remember, réalisé par Atom Egoyan.
 

 
Lors de la sortie du film, Martin Landau s’était confié au magazine américain Salon pour l’une de ses dernières interviews, expliquant qu’“en tant que juif, c’était pour lui un devoir de parler de la Shoah aujourd’hui, et comme acteur de faire ce type de films”, rappelant que “des catholiques, tziganes et homosexuels avaient aussi été assassinés dans les camps” et se demandant « comment les gens ont-ils pu permettre que cela arrive… » L’acteur insistait alors sur “l’importance de faire des films comme Remember, alors que des négationnistes tels que le père de Mel Gibson donnent toujours de la voix !”.
 
Dans Crimes et délits, Judah Rosenthal a cette réplique implacable : “Dieu est un luxe que je ne peux pas m’offrir”. Martin Landau nous aura offert des moments de cinéma et de télévision d’une rare élégance et d’un luxe inouï. Mission accomplie.
 
Alain Granat
 
Interview de Martin Landau dans Jewish Voice réalisée par Brian Scott Mednick, et dans Salon par Gary M. Kramer, traduites de l’anglais par Alain Granat
 
© photos : DR

Article publié le 18 juillet 2017. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2017 Jewpop

 
 

 
 
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