Après une semaine de sang, la fin des illusions

9 minutes de lecture

 
Du salon où j’écris ce petit texte, dans la partie résidentielle, religieuse et moderne, de Jérusalem, les morts, les enterrements et les émeutes semblent un peu loin. Il faut oublier les pleurs qui ont saisi tant de gens lorsque la télévision a annoncé la semaine dernière la découverte des corps des trois adolescents enlevés. On aimerait aussi refouler l’adolescent palestinien retrouvé mort dans une forêt proche de Jérusalem.
 
Vendredi en début d’après-midi, la ville semblait calme depuis quelques heures. Il faisait chaud et sec et seul un petit vent osait  de temps en temps venir lécher de sa fraîcheur les collines de Jérusalem. Chacun avait fait ses courses au shouk, porté son houmous, ses figues fraîches, son hareng ou ses cuisses de poulet pour le repas du soir. On allait enfin pouvoir se libérer pour 24 heures des téléphones, ordinateurs, Gmail, Whatsapp et autre petits monstres d’addiction modernes. Mais shabbat n’a permis qu’une courte illusion. Je voulais croire que la télévision éteinte annulait les événements qu’elle pourrait retransmettre. Mais le septième jour les hommes n’ont pas décidé de se reposer dans la haine. Rien ne sert donc de fuir le réel.
 
De Buenos Aires à Paris et New York, on a une fois de plus pleuré de tristesse et de colère, d’impuissance aussi, face à ces assassinats qui sont vécus comme d’insupportables échos aux meurtres de Bruxelles et à d’autres attentats de ces dernières années. On aimerait croire que le spectacle de Netanyahou répétant qu’Israël incarne la civilisation et la vie, face aux barbares, est un mauvais rêve. Où est l’horizon politique au-delà de la promesse de la force?  Mon apparente naïveté suscitera des sarcasmes, mais Mahmoud Abbas a eu le courage de dénoncer l’enlèvement des trois israéliens. «Ces trois garçons sont des êtres humains comme nous, et ils doivent être rendus à leurs familles», a-t-il déclaré devant les ministres des affaires étrangères des États de l’Organisation de la conférence islamique. Le vieux successeur d’Arafat sait pourtant que sa population, qui considère que les négociations n’ont été une fois de plus qu’un spectacle vain, lui en voudra. Pendant ce temps, le Hamas, affaibli et désargenté, kidnappeur mortifère de son propre peuple, multiplie les tirs de missiles et nombre d’israéliens retrouvent la direction des abris tandis que Tsahal prépare une riposte de grande ampleur.
 
Dans cette désolation politique, une femme a fait preuve d’une force fascinante et extraordinaire. C’est Rachelle Fraenkel, la mère d’un des trois adolescents enlevés et assassinés. Lors de l’enterrement de son fils, la voix nouée et les cheveux couverts, brisant les conventions d’un monde orthodoxe bien réglementé, elle a publiquement, et devant le grand rabbin d’Israël, récité le kaddish, la prière des morts, tout en sachant que ce serait perçu comme un sacrilège par une partie de l’univers auquel elle appartient. Le courage de cette famille qui subit l’épreuve la plus effroyable que l’on puisse vivre, ne s’est pas arrêté là. À la suite de la découverte du corps du jeune palestinien, un court texte a été accroché à leur tente de deuil devant chez eux : « Il n’y a pas de différence entre le sang (arabe) et le sang (juif). Un meurtre est un meurtre. Il n’y a aucun pardon ni justification pour un meurtre ». Depuis, les familles endeuillées, israéliennes et palestiniennes, ont entamé un dialogue qui semble impossible à l’échelle des dirigeants. Ces gestes sont à mille lieux de la fièvre raciste qui a pris les réseaux sociaux ici, et des discours des islamistes palestiniens.
 
Sans jouer au Nostradamus moyen-oriental sur l’heure et la date de la troisième Intifada, annoncée autant que redoutée, ces derniers jours signent la fin de l’illusion d’un statu quo gérable et tranquille. Quiconque est venu en Israël ces dernières années a goûté ce plaisir d’une sécurité retrouvée. La peur d’être emporté par un kamikaze à la terrasse d’un café ou dans un bus n’est plus là. Alors que la région est un cyclone de meurtres de masse, de bombardements au gaz et autres barils de TNT, que les djihadistes passent au fusil des milliers de personnes ; ici, des foules heureuses des plages de Tel-Aviv et d’Eilat aux badauds du centre commercial Mamilla à Jérusalem, nouvellement ancien pour être «hertzelien», tous symbolisaient cette normalisation aboutie. L’insouciance semblait régner malgré les fracas aux frontières. On croisait des touristes russes en mini-short dans la vieille ville et, dans le démesuré duty-free de Ben Gourion, on n’était plus surpris des Indiens et Chinois venus découvrir ce petit pays doré. La petite New York hébraïque au bord de l’eau, l’hédoniste colline du printemps, devenait une destination prisée du tourisme gay.
 
Il ne fallait pourtant pas gratter longtemps. Ce mur qui défigure la Cisjordanie, je le vois tous les matins de l’université hébraïque de Jérusalem, où pendant quelques semaines, je jouis d’un bain linguistique. Quant aux colonies dont les mignons toits rouges cachent la violence de la conquête territoriale, on se surprenait à trouver leur présence quasi naturelle dans le paysage.
 
Je parle ici en mon petit nom bien long, en observateur inquiet de la diaspora et d’Israël : qu’il était bon de se dire que l’occupation n’existait plus vraiment, que les Arabes seraient contents en allant un peu à la mer et pourraient se satisfaire de Ramallah, capitale en carton-pâte d’un royaume sans souveraineté. Gaza c’était sur la lune, sauf pour ceux qui vivent à proximité. Il était si étrangement bon de pouvoir accepter la situation. Après tout, le manège diplomatique des négociations pouvait bien reprendre, dérailler, mourir ou être réanimé, c’était sans importance décisive. Mais le prix aujourd’hui est là. L’addition de l’occupation et de l’accumulation des haines n’est hélas contrée par aucune  perspective politique.
 
Samuel Ghiles-Meilhac
Samuel Ghiles-Meilhac enseigne à Sciences-Po Paris et à la Neoma Business School de Rouen. Il a publié, avec Adrien Cipel, Des Français israélites, en 2013 chez Michel de Maule, et, en 2011, Le CRIF, chez Robert Laffont.
Le compte Twitter de Samuel Ghiles-Meilhac @SGhilesMeilhac
 
© photo : DR, Musée d’Israël, Jérusalem

Article publié le 9 juillet 2014. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2014 Jewpop

0 0 votes
Évaluation de l'article
S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

S'abonner à la jewsletter

Jewpop a besoin de vous !

Les mendiants de l'humour

#FaisPasTonJuif
0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x
()
x