Ma soirée sentimentalo-électorale

14 minutes de lecture

 
 

J’ai appelé mardi soir. Oui, j’ai craqué. Jusqu’ici j’avais plutôt bien résisté.  J’avais bien géré les 16 mails, 8 Pokes sur Facebook et 13 textos de Yaël. Par contre, à la lecture de son fax envoyé à mon bureau, «  Si tu l’appelles pas, TOUT DE SUITE, je dis à ta mère que tu as quelqu’un », j’avoue j’ai paniqué. 

Mardi soir, donc, 21h30, je respire un grand coup et je regarde pour la énième fois sa carte si chargée qu’on dirait un carnet de vaccination. Les réseaux sociaux et Internet sont des plaies pousse-au-crime. Non mais sérieux, quand on avait 16 ans, c’était simple : tous nos espoirs se concentraient autour du bon vieux téléphone fixe. Le nôtre était dans le couloir en face de la chambre de mes parents. Sa couleur verte tendance RATP et son gros cadran (oui celui qui rendait tout appel clandestin au-delà de 22h aussi périlleux qu’une épreuve de Fort Boyard) s’accordaient parfaitement avec le papier peint, le siège et la console en rotin.

Bon ok, j’avoue entre dimanche après midi – notre rencontre –  et mardi 21h30, moment au cours duquel je m’apprête à l’appeler, je me suis un peu renseignée. Que celle qui n’a jamais googlé une target me jette la première pierre. Résultat de mon investigation :

Facebook : fiche bloquée. Photo de profil, elle est …. artistique. Il est tellement à contre-jour que la personne qui a pris la photo doit être aujourd’hui recluse dans une institution pour aveugle.

Twitter : il est venu, il a vu, il a… été vaincu. 3 followers. Un seul tweet, il ya 162 jours : un smiley envoyé à Jade Foret (et resté sans réponse).

LinkedIn : hyper chiant mais très instructif. Le mec est brillant. Y a tout écrit sauf le nom de ses ex.

21h35 : j’appelle. Mon numéro s’affiche. Oui, j’ai appelé une fois il y a une heure en  masqué et j’ai raccroché, mais selon le code 345 – Alinéa 8 du Code de Procédure de la drague, ça ne compte pas.

Lui : Allo (chaleureux comme le couloir des urgences une veille de pont du 1er mai)

Moi : Allo… bonsoir… c’est… on s’est vus  dimanche dans le Marais. Je te dérange pas ?

Lui : Non

Moi : Ok…

Son enthousiasme est aussi palpable que le pourcentage des « Coréens du Nord qui se disent pleinement  satisfaits de leur situation ». Après 4 longues secondes de blanc où j’ai maudit Yaël et son futur bébé (ne jamais séparer une mère et son enfant c’est normal, j’ai un cœur quand même), il a enfin parlé : « C’est cool que tu m’appelles. Je pensais que tu le ferais demain. »

Moi : « Ouais les vraies pros attendent 3 jours, mais moi je joue en amateur ».

Il a ri. On a parlé 1 heure et demie de tout de rien. Quand il m’a proposé de se voir dimanche soir, j’ai dit « attends je regarde » comme si j’avais un agenda. Ensuite, j’ai dit « ok je le note » (comme si je pouvais oublier le seul rendez-vous hors-dentiste du mois), tout en écrivant sur la liste des courses aimantée du frigo « acheter un agenda ».

23h. Je me suis endormie en me disant qu’à J-4 du rendez-vous, l’écueil serait de trop faire monter la pression avec des textos répétés et intempestifs qui nous font griller (voire cramer) les étapes. Mercredi matin, 8h30. On en est déjà à 7 textos. J’ai donc conclu que j’étais dans la merde.

Dimanche soir, 19h30, je suis en mode je m’habille. Donc ma penderie est jetée sur mon lit et j’ai troué deux collants. Le téléphone sonne.

Moi : T’es en avance

Lui : Non, on avait dit 19h30

Moi : Non soir d’élections, j’ai pas pu dire 19h30. Je suis certaine d’avoir dit 20h30.

A la télé, Laurence Ferrari et Claire Chazal commencent à se fighter verbalement sans se jeter un regard, je zappe sur  France 2 où David Pujadas est aussi heureux que s’il fêtait sa bar-mistva.

« Bon écoute, j’ai réservé pour 20h30. On regarde les résultats et on va dîner », lui dis-je en pensant qu’il me reste 5 minutes pour ranger tout mon salon sans transpirer. On s’est fait la bise un peu maladroitement. Je lui offre un Coca. Il est nerveux. Je me tâte pour savoir si c’est dû à notre rencard ou au « destin de la France » qui se joue.

A 20h, il a fait clairement la gueule. J’ai presque eu envie de le consoler. Quand il commence à calculer le report des voix du FN sur Nicolas Sarkozy, j’ai envie de me casser mais bon je me rends compte que je suis chez moi. Il reçoit l’appel d’un client. La conversation en anglais dure une dizaine de minutes. J’en profite pour aller dans la cuisine. Je le vois dans le salon, en pleine conversation, tantôt debout, en train de regarder les livres de ma bibliothèque, tantôt assis sur le canapé. Vous avez remarqué comment les gens se comportent dans un lieu inconnu ? Leurs gestes sont calibrés, mesurés. Et puis avec le temps et l’habitude des lieux, tout doucement, on prend ses aises, le corps se relâche. On s’affale légèrement sur le canapé comme si son assise vous avait finalement accepté.

20h30. On se retrouve dans un restaurant-karaoké chinois-japonais-vietnamien. Il répète une bonne dizaine de fois « Je dîne avec une électrice de François Hollande c’est dingue, j’ai l’impression de faire une cascade ». Pour me ramener dans le droit chemin électoral, il m’assène tous les arguments : la position de la gauche française sur Israël, l’antisémitisme des municipalités communistes, les appels au boycott, etc…

Quand il dit sur un ton faussement inquiet « Mais tes parents sont au courant ? », je souris.

Quand, sérieux, il prophétise : « Ce sera dur mais c’est pas gagné ma petite dame ! « , je me dis qu’il a raison.

12 sashimis et un bol de soupe plus tard, je suis beaucoup plus détendue. Je l’écoute pester contre les français irresponsables qui  « veulent le retour de la retraite à 60 ans », je me dis qu’il est beau, drôle. Ok il est de droite (et pas qu’un peu) mais bon. Le seul avantage que j’ai à continuer de chercher un mec feuj de gauche, c’est que quand je l’aurai trouvé, j’aurai plus besoin de prendre de contraceptif, je serai ménopausée. Pendant qu’un couple de touristes roumains entonne sur la scène « Destinée » de Guy Marchand, nous levons notre verre de trop à l’Europe et décidons de partir. Il est presque minuit. Il reprend le Thalys le lendemain matin. Je le ramène à son hôtel. Je me gare sans couper le moteur.

Moi : Bon

Lui : Qu’est-ce qu’on dit dans ces cas-là ?

Moi : Je sais pas. On se dit qu’on a passé une bonne soirée

Lui : Oh non, tu vas me laisser tout seul.

Moi : Oh t’es pas tout seul. Allez, tu vas monter, finir ton sac pour demain, un tweet à Jade Foret et au lit.

Il a ri, a planté ses yeux dans les miens en me disant « Je suis sûr que tu en as envie autant que moi… »

A ce moment précis, « Chante France » a diffusé « T’en vas pas » d’Elsa. J’ai coupé la radio.

Moi : Je vais rentrer

Lui incrédule : Non…

Moi : Si vraiment. Je vois que t’es pas dans ton état normal, je ne voudrais pas profiter de la situation. En m’approchant pour lui faire la bise, je lui ai chuchoté, « Je préfère attendre le 6 mai pour crier victoire. Je nique Sarkozy et après je m’occupe de toi ».

 
 

The SefWoman

Ma philosophie se situe entre « A Kippour tout le monde pardonne, sauf moi » (Raymond Bettoun) et « Dieu n’existe pas, mais nous sommes son peuple » (Woody Allen)
 

 
 
 
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