On ne dit pas «j’ai mis mon fils dans une école juive», on dit «j’ai fait une connerie» – 2ème partie

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Jeudi dernier, 17h54. Je végète dans mon bureau quand mon portable sonne. Comme c’est un numéro inconnu (comme la banque, la ligne fixe de ma mère, le bureau de mon ex…), j’hésite. Je finis par répondre. La voix  stridente  vrille mes tympans.
« Oui. Madame … Je suis Gladys, la secrétaire de l’école de votre fils Solal. Rassurez-vous tout va bien, grâce à Dieu. J’espère que je ne vous dérange pas en pleine préparation de chabbat. Vous êtes dans votre cuisine ?  Je me permets de vous appeler car le chèque du mois nous est revenu impayé ».
 
Moi : Ah….
Elle : Le motif c’est « faute de provision ».
Moi : C’est rarement pour un autre motif genre « a changé d’avis ».
Elle : Bref. Il faudrait régulariser la situation. De plus, la directrice me charge de vous demander si vous êtes disponible dimanche matin pour répondre aux questions des élèves dans le cadre de notre grande journée des métiers.  Madame Azran, la coach de vie, s’est désistée.
Moi : Je ne suis pas coach de vie.
Elle : « Responsable grands comptes dans  les assurances »,  c’est du paramédical tout ça.  Alors je vous note. À dimanche.
 
Dimanche, me voici donc dans un réfectoire froid comme Quimper en novembre. L’homme à tout faire de l’école, un certain Israël, le même âge que le pays, fouille mon sac à l’entrée. La directrice m’accueille. « Vous êtes en retard comme tous les matins, allez ce n’est pas grave, mettez-vous là. » Installée  entre un dentiste (ayant rajouté « en  grève » à la pancarte sur sa table) qui, pour qu’on ne le fasse pas chier, se plonge dans la lecture des pages saumon du Figaro, et une chanteuse d’un orchestre de bar mitsva qui a réussi à faire un Prime dans « The Voice » et qui  attend de dédicacer ses photos, je me sens aussi seule que Jean-Pierre Pernaut invité aux délibérations du Goncourt.
 
10h24 : Un type s’installe et sans me regarder m’explique « mon dossier d’alyah est complet. J’attends une date et le call center ne répond jamais. Je ne bougerai pas d’ici avant qu’on me donne une date ».
11h38 : La directrice qui hurle « Israël, Israël, faut baisser le chauffage ! » passe devant moi et me lance, perfide, « Et ben allez, un peu de nerfs ! Votre ex-mari à l’entrée, y a la queue devant son stand ».
10h42 : Au moment où ma voisine explique que « Nikos est hyper sympa en vrai », comme y a pas foule devant ma table, j’en profite pour aller me servir un café. Israël, l’homme à tout faire, s’occupe du réassort des capsules. Le professeur d’Ivrit  me coince entre la machine Nespresso et le quatre-quart. Vu les dernières notes de mon fils, ce n’est pas pour me féliciter. « Mazal tov, Solal m’a annoncé la bonne nouvelle ! Bien que je trouve très bien que vous décidiez de faire votre alyah,  je trouve qu’il y avait plus simple pour l’aider à progresser, tous mes vœux vous accompagnent !». Je n’ai pas le temps de lui répondre, une mère, déléguée de parents d’élèves nous rejoint « Il faut signer la pétition pour changer le cuisinier de la cantine. C’est scandaleux ! Vous vous rendez compte que nos enfants doivent choisir entre chnitzel et poisson pané ! Je connais très bien la petite Jennifer Taïeb de Top Chef, je suis certaine qu’elle sera ravie de trouver un CDI. »
 
Le prof d’Ivrit : « Je l’ai vue mélanger le lait et la viande à la télé ».
Moi : « À mon avis, si elle gagne, elle aura d’autres envies que faire des saucisses-purée pour la cantine ».
La mère déléguée : « Mais ils ne feront jamais gagner une juive. On vous a pas dit que le M de M6 c’était pour ’Mohamed’ ?».
Le prof d’Ivrit : « Oui, j’avais déjà entendu ça ».
 
10h54 : Un mec de 13 ans s’assoit en face de moi, il me fixe « Faites semblant de me parler, y a mon père qui me regarde. Essayez d’être discrète. Donc vous parlez et moi je hoche la tête. De toutes façons, je m’en fous, moi je veux devenir footballeur. Au début je commencerai par le PSG pour être proche de mes parents. Ensuite, je ferai peut-être Tottenham. Je finirai ma carrière dans un club israélien. Ou alors je bosserai pour le Mossad ».
11h02 : Ma voisine se met à chanter « L’envie d’aimer » pendant que j’essaye d’expliquer à une petite fille de 9 ans qui en parait 14 que « devenir Nabilla » n’est pas un métier.
11h43 : David P. me rejoint. Il claque la bise au dentiste (un cousin éloigné du beau-frère de sa mère) avant de lui piquer les pages saumon du Figaro. Il me dit que je ne sais pas y faire. Il prend une pancarte vierge pour écrire « J’aide les gens à placer leurs économies dans les paradis fiscaux ». Évidemment ça se bouscule, parents, enfants, corps professoral. On vocifère contre la politique de Hollande, y a même un type qui brandit sa carte de l’UMP. Un vieux monsieur qui a accompagné son petits-fils prend David P. à part avec un air de conspirateur. « 4 millions » murmure l’octogénaire, en sortant son chéquier de la Poste, « en anciens francs bien sûr, mais tout de même ».
 
Je cours me réfugier aux toilettes, la porte intérieure est pleine de tags. En dessous de « Israël vivra Israël vaincra » une autre écriture rajoute « Si en attendant, il pouvait ajouter du papier, ce serait cool ».
 
The SefWoman
Ma philosophie se situe entre « A Kippour tout le monde pardonne, sauf moi » (Raymond Bettoun) et « Dieu n’existe pas, mais nous sommes son peuple » (Woody Allen)
Lire la 1ère partie de la chronique On ne dit pas «j’ai mis mon fils dans une école juive», on dit «j’ai fait une connerie»
 



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Article publié le 12 février 2014. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2014 Jewpop

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