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Excès des Juifs de France

  • BY Noemie Issan-Benchimol
  • LE 12/10/2020
Couvertures des livres de Pascal Boniface et Dannt Trom Jewpop

 

C’est un fait singulier lorsque deux essais traitant du même objet s’opposent en ce que l’un est un symptôme d’une pathologie dont l’autre pose le diagnostic. Dans le rôle de la maladie, la place démesurément importante qu’a pris dans le discours politique et l’espace public français le conflit israélo-palestinien, que ne nient aucun des deux auteurs et qui constitue, si l’on veut, le plus petit dénominateur commun entre eux. Dans le rôle du symptôme qui se rêve en traitement, l’ouvrage de Pascal Boniface. Dans le rôle du diagnostic, précis et parfois douloureux, celui de Danny Trom. Je tenterai de défendre l’idée que la thèse de Trom, qui permet de rendre compte des faits de façon plus cohérente et théoriquement solide est ainsi intellectuellement préférable à celle de Boniface.

 

Couverture du livre de Pascal Boniface Jewpop

 

Pascal Boniface est directeur et fondateur de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques et enseignant à l’université Paris VIII. « La France Malade du Conflit israélo-palestinien » est paru en 2014 dans la maison d’édition catholique Salvator. Un « avertissement de l’auteur » raconte que le livre devait être édité chez Robert Laffont, une maison d’édition plus importante, mais qu’une « censure » et un « acte lâche », auraient empêché son livre de paraître dans cette maison d’édition. Le livre serait un acte de résistance contre la censure sévissant à l’encontre des auteurs critiques d’Israël, dont il serait l’un des plus éminents représentants.

 

La présomption de bonne foi veut que l’on n’attribue pas à la malignité ce qui peut s’expliquer plus facilement par d’autres facteurs. Ces derniers ne manquent pas. On pourrait ainsi supposer, plutôt qu’une censure pro-israélienne, un refus fondé sur certaines qualités du livre. Par exemple : le ton général de mondanité qui se dégage de l’ouvrage où tout se joue au niveau des personnes, ceux qui trusteraient toutes les places au soleil médiatique et qu’il critique aigrement, les intellectuels juifs « officiels », Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut, entre autres, tous amalgamés en défenseurs d’Israël malgré leurs divergences, ceux qui seraient aux machines, la manie du name dropping et de l’anecdote personnelle censée être significative ou parlante, le nombre trop important de conversations off et autres sources pour le moins surprenantes dans un ouvrage d’universitaire (des conversations Twitter, des nombres d’abonnés apportés comme arguments, des listes de commentaires d’un site marginal d’extrême droite de la communauté francophone JSS News qui n’existe d’ailleurs plus, un peu comme si on citait un site salafiste en le présentant comme représentatif de la communauté musulmane française), des erreurs de noms qui sont plus que des coquilles (le terroriste Baruch Goldstein bizarrement rebaptisé Luc Hosltein, ou encore, sans lien avec l’hébreu, un « Jorg Haiden »). On notera aussi le caractère incongru de voir citer Alain Soral, agitateur antisémite, plusieurs fois condamné en justice pour incitation à la haine raciale, comme un simple « écrivain » et Jacob Cohen, écrivain antisémite et soralien de la première heure, figurer dans la liste des personnes agressées pour leur soutien à la Palestine sous le titre sympathique « d’écrivain de 68 ans, Juif très critique d’Israël ». Sans évidemment souscrire à ces attaques indignes, les indulgences de Boniface font tout de même lever un sourcil.

 

Le récit qu’il fait de la publication de son livre, qui continue dans un premier chapitre intitulé sobrement : « Pourquoi, après avoir longuement hésité, j’ai décidé d’écrire ce livre ? », sert ainsi pour l’auteur de preuve ou de méta-preuve à la thèse soutenue dans le livre, que l’on peut résumer comme suit :

La France est malade du conflit israélo-palestinien et la faute en revient aux instances communautaires juives qui cherchent à avancer un agenda sioniste de droite et exercent pour ce faire un chantage à l’antisémitisme envers les discours pro-palestiniens, chantage qui aurait pour conséquence de susciter de véritables sentiments antisémites au sein d’une population qui n’est guère dupe de la manœuvre, mais qui serait prête à lutter contre l’antisémitisme pour peu que la demande exagérée de ne pas soutenir Israël inconditionnellement cesse. Par conséquent, ce qui fait véritablement obstacle à la paix sociale en France, c’est le conflit israélo-palestinien en tant qu’il se répercute en soutien inconditionnel des juifs à Israël. Le titre de son deuxième chapitre, qui a pour lui d’être très clair, est en effet « Ne pas faire d’Israël une barrière entre les Français ».

 

C’est ainsi qu’il écrit : « Une grande partie des Français n’est pas dupe de ce jeu. Et ce qu’elle perçoit de façon souvent exagérée, comme une crainte révérencielle des élus et des responsables communautaires, suscite une certaine aigreur et parfois même des sentiments plus troubles », « Les partisans inconditionnels d’Israël pensent que cette stratégie est payante. Ils parviennent à minimiser au maximum l’expression des jugements négatifs sur le gouvernement israélien. Du moins en public. Car dans les conversations privées la parole est plus libre. Quitte à parfois déraper et à franchir la limite de l’antisémitisme, je le reconnais » ou encore « Ils contribuent à créer une irritation chez de nombreux Français non-juifs, lassés par ce type d’argumentation qui ne trompe plus grand monde ». Ce renversement, qui fait des juifs et de leurs « petits jeux » la cause de l’antisémitisme réel, alors décrit en termes d’exagération, de dérapage, et somme toute de réaction compréhensible, est un pivot argumentatif central du livre.

 

Pascal Boniface dit avoir souffert des accusations d’antisémitisme et nie l’être, donc acte. Il apparaît néanmoins qu’on puisse dire et même montrer que certains de ses propos sont à même de constituer des blancs-seings à un véritable discours antisémite, tout en étant symptomatique du rapport de la France à ses Juifs tel que Trom le conçoit.

 

Il y a, au cœur de son texte, un dispositif infalsifiable circonvenant par avance à toute critique. Dire que certains de ses propos sont problématiques, c’est d’emblée se retrouver du côté des maîtres chanteurs à l’interdit de la critique d’Israël, ce qui a le mérite de simplifier singulièrement les choses, peut-être au détriment de la vérité. La critique de la politique d’Israël est un droit évident qu’il faut rappeler mais ce n’est en réalité pas du tout la négation de ce droit qui est en jeu en France, mais bien autre chose, que Danny Trom nomme mieux : l’injonction faite aux juifs de renoncer à l’abri souverain pour achever l’unité du projet européen.

 

Couverture du livre de Danny Trom Jewpop

 

Danny Trom est sociologue et chercheur au Centre Nationale de la Recherche Scientifique et membre d’une équipe de recherche de l’EHESS. « La France Sans Les Juifs : Émancipation, extermination, expulsion », est paru aux Presses Universitaires de France dans la collection Emancipations un an après son plus imposant et théorique « Persévérance du fait juif. Une théorie politique de la survie », Paris, EHESS/Gallimard/Seuil, coll. « Hautes études », 2018, ouvrage de théorie politique qui puise à la philosophie politique moderne tout autant qu’aux sources juives classiques pour énoncer une thèse fondamentale de l’alliance verticale comme politique de la survie du peuple juif, transaction avec les échelons supérieurs du pouvoir qui offraient un statut dérogatoire aux juifs de protection (momentanée et fragile) des couches populaires hostiles. La modernité, avec le principe d’égalité des citoyens qu’elle instituait, signait la fin de la possibilité de ce système de protection, sans pour autant signer la fin de l’hostilité aux juifs. Suite à la destruction des juifs d’Europe, Israël a donc endossé hors-sol le rôle de protecteur des populations juives du mondes, cette fois ci sous souveraineté juive. Israël, loin de n’être que le pays de ses citoyens, aurait vocation à être l’abri, l’assurance-vie, de tous les Juifs du monde.

 

La thèse de Danny Trom, qui doit beaucoup et qui rappelle par sa force et sa radicalité celle du Jean-Claude Milner des Penchants Criminels de l’Europe Démocratique et à laquelle il rend hommage, est la suivante : l’Europe, fondée sur deux choses, le crime et la défaite, se raconte elle-même comme fondée sur la paix et l’élargissement. Deux gestes la font naître : la confession du crime et le renoncement à la politique westphalienne. « Convertisseur universel d’étrangeté menaçante en altérités enrichissantes. Rien n’est étranger à l’Europe : elle absorbe tout et assume tout dehors comme ce qui est toujours déjà inclus en elle-même. » Or, Israël fait figure de pierre d’achoppement et d’insupportable anachronisme. L’Europe ne pardonne pas aux juifs, cosmopolites avant-gardistes quand tout le monde était nationaliste, de devenir nationalistes une fois que tout le monde (c’est-à-dire l’Europe) est devenu cosmopolite, avec les frontières, l’armée et tout ce qui va avec le lopin de terre à soi. C’est pourquoi il est si important qu’au niveau du signe, Israël soit devenu synonyme d’Etat Criminel. L’insistance pathologique avec laquelle on fait d’Israël le nouvel Etat-Nazi et des juifs les nouveaux kapos ne se comprend que dans cette nécessité d’aplanir le scandale.

 

La véritable demande n’est guère adressée par les juifs à l’Europe, comme le croit Boniface, elle est adressée aux juifs par l’Europe.

À Israël : Renoncez à la politique et confessez le crime, vous êtes comme nous.

Aux juifs d’Europe : Renoncez à l’abri.

 

La force de Danny Trom est de comprendre que les excès, fautes ou crimes de la politique israélienne ne sont pas véritablement en jeu dans le débat public français, raison pour laquelle il n’accorde que très peu de place à une analyse de la politique israélienne dans son ouvrage ni à l’histoire des Palestiniens. Ce qui questionne, et qui fait peser le soupçon sur les Juifs de France, est en réalité l’attachement viscéral et incompréhensible de la grande majorité des juifs à l’existence même de l’État d’Israël. Pour qualifier le rapport qui existe entre les juifs Citoyens de leur État et l’État d’Israël, Danny Trom affirme, à raison, que « ce rapport se décrit moins comme une posture affirmée, théoriquement fondée, que comme une expérience, qui plus est que seule la crise contraint d’exprimer. » Cette expérience, révélée selon Trom lors de la guerre des Six-Jours, prit la forme de réactions de peur de la part de juifs a- ou antisionistes, comme Raymond Aron et Hannah Arendt. Ce moment 67, très bien analysé comme un isolat de leurs histoires intellectuelles, dévoilerait la place véritable d’Israël dans la vie des Juifs non citoyens : celle de l’abri «au cas où ».

 

Le titre de l’essai « La France sans les Juifs », peut quant à lui s’entendre de deux façons. D’une part comme un diagnostic avant l’heure sur ce que pourrait devenir la France vidée de ses juifs communautaires. D’autre part comme une allusion aux propos de l’ex-premier ministre Manuel Valls affirmant que « la France sans les Juifs ne serait plus la France ». Sur le second sens, la question légitime est : Et pourquoi les Juifs seulement ? Cela voudrait-il dire que la France sans les musulmans, ou sans une autre catégorie de population pourrait bien rester la France, voire pire qu’elle serait « encore mieux la France » ? On se souvient avec amertume de la petite phrase choquante de l’homme politique français Patrick Devedjian en pleine conférence de presse : « Les Allemands nous ont pris nos juifs et ils nous rendent des arabes ». C’est un discours qui existe bien, refoulé ou non, à la droite de l’échiquier politique. Non, répond Trom, « Ce n’est pas tant que les Juifs sont « depuis toujours » présents sur le territoire du Royaume de France ; qu’ils font en quelque sorte partie du terroir ; sinon, la formule : « Sans le camembert, la France ne serait plus la France » serait équivalente. Ce n’est même pas que les juifs-français ou Français-juifs ont contribué au rayonnement intellectuel, économique, et artistique de la France dans des proportions qu’il est malvenu de vouloir mesurer en République ; mais bien plutôt que les juifs ont été un opérateur dans le processus d’autodéfinition de la France républicaine depuis la Révolution française. Toute tentative de désolidariser la France de la République a également pris la forme d’une hostilité à l’égard des juifs, comme en témoignent l’affaire Dreyfus puis le régime de Vichy. Les juifs sont donc un opérateur de l’entremêlement de la France et de la République. »

 

Sur le premier sens du titre : La France est devenue terre d’émigration pour les juifs. Statistiquement encore faible, le phénomène est toutefois inédit et en constante augmentation. Or, ce départ, non seulement n’inquiète guère, mais, et c’est là la dernière phrase terrible de l’essai : « Les juifs partent, mais cela ne se voit pas car cela n’importe pas vraiment. Le départ des juifs clôt discrètement une longue séquence historique, déjà entérinée en Europe. »

 

Pascal Boniface interprète quant à lui le départ de Juifs comme le fruit d’une propagande et d’une panique morale organisée de loin par Israël, et relayée par les instances communautaires juives alors qu’il suffirait de si peu, pour qu’ils y soient bien.

 

Il s’est développé en France, dans des territoires géographiques, mais également dans des territoires de la pensée, une culture du ressentiment à l’égard des juifs qui n’a strictement rien à voir avec l’islam, aussi radical puisse-t-il être. Une petite musique odieuse se fait entendre dans le discours politique français, et elle a parfois l’assentiment et le soutien de certains juifs : l’islam serait la source de l’antisémitisme. Trom démonte ce préjugé en décrivant plutôt l’émergence d’une « sous-culture du ressentiment » dans les années 80 parallèlement à la fin de l’hégémonie du Parti Communiste Français, jusqu’alors force structurant la vie sociale et l’horizon intellectuel de libération de la classe ouvrière, en partie immigrée. Ce vide idéologique a permis la prolifération de discours victimaires plus complotistes, faisant des juifs la victime qui se situe tout en haut de l’échelle des victimes puisque son statut de victime ne lui est pas dénié, contrairement aux autres damnés de la terre.

 

C’est ce terreau du ressentiment qui pousse les juifs à la sortie. De quoi est-il constitué ?

 

« Pour le cerner de manière imagée, il est constitué de toutes les déclinaisons possibles du slogan « deux poids, deux mesures » … Dans le « deux poids deux mesures » gît cette plainte qui se fait entendre et sentir avec toujours davantage d’insistance et d’agressivité que les populations immigrées n’ont pas ce que les juifs possèdent ; et que si les juifs le possèdent, c’est qu’ils l’ont acquis indûment, au détriment de ceux qui en sont démunis. »

 

Ce diagnostic peut caractériser adéquatement la déclinaison, sous toutes les formes et sur toutes les gammes, des arguments de Pascal Boniface, qui prennent globalement deux formes. La forme comparative (deux évènements comparés et une différence de traitement affirmée) ou la forme contrefactuelle (« et si c’était des Juifs, la réponse aurait été différente »). Exemple frappant, celui de la liste de actes islamophobes qu’il égrène- et il a raison de le faire- avec le même refrain : les Juifs jouissent d’une protection du pouvoir qui n’est pas accordée aux autres discriminés.

 

Ce raisonnement qui se fonde sur une intuition éthique basique et universelle qui veut que tout acte équivalent soit jugé selon les mêmes standards, souffre du défaut de la simplification. Les actes islamophobes en France, contre lesquels il faut lutter, ne sont pas, que je sache, le fait de juifs, Boniface le concède lui-même : « Particularité : L’État est impliqué dans une large proportion des actes islamophobes avec un fonctionnaire mis en cause dans 39% des cas recensés. ». Or, et depuis que la France a trahi ses juifs à Vichy, les actes antisémites n’impliquent pas en France un antisémitisme d’Etat structurel. Les actes antisémites viennent de la base, pas du haut de la pyramide. S’il y a traitement asymétrique, ce n’est pas aux juifs qu’il faut en attribuer la faute, mais peut-être à un certain discours politique utilisant cyniquement la lutte contre l’antisémitisme comme faux nez de l’islamophobie. On ne niera pas, toutefois, que beaucoup de juifs s’investissent dans ces discours.

 

Une objection que l’on peut faire à Danny Trom et qu’on retrouve sous la plume de Pascal Boniface tient à l’existence d’intellectuels juifs pro-palestiniens, eux-mêmes cibles d’attaques ou de critiques très dures de la part de la communauté juive.

 

Une piste de réponse à cette objection se trouve paradoxalement dans le livre de Pascal Boniface lui-même. Plus précisément dans le traitement inégalitaire qu’il réserve à deux phénomènes pourtant comparables.

 

D’un côté, « les instances communautaires ne défendent les juifs que s’ils sont eux-mêmes défenseurs de la cause d’Israël et de son gouvernement. Si un juif se montre critique à son égard, il lui sera reproché d’être un juif honteux, d’avoir la haine de soi, mais en tous cas il ne sera pas soutenu par les institutions juives officielles. »

 

De l’autre, cinq pages à peine plus loin, quelques pages très dures sur l’Imam Chalghoumi, égérie d’un « Islam de France » très exposé médiatiquement pour ses prises de position contre l’antisémitisme musulman mais manquant singulièrement de charisme et d’épaisseur intellectuelle. Boniface lui nie son titre d’Imam, on se demande en vertu de quelle autorité religieuse, en l’affublant de guillemets. Il lui nie encore mieux son caractère d’individu libre pour en faire une marionnette médiatique à qui le CRIF a réservé « un traitement hollywoodien », une création juive en sorte.  « Il n’est en rien représentatif des musulmans. Ce sont les médias et quelques responsables politiques qui le désignent comme tel. D’où un grand malaise provoquant un rejet, les musulmans refusant de se voir assigner par des non-musulmans un représentant qu’ils n’acceptent pas… Chalghoumi est ce que la sociologie américaine appelle un « native informant », ces figures qui occupent la parole d’une communauté dont ils n’ont pas le soutien mais qui tirent leur légitimité des médias et des milieux politiques dominants. »

 

On se demandera alors, en prenant Pascal Boniface au sérieux, pourquoi il dénie à cet imam la possibilité d’être sincère et indépendant là où il glorifie, et à raison, ces juifs antisionistes qui osent s’affirmer contre la doxa dominante. La défense du groupe pour lui-même et le rejet d’individus issus de l’endogroupe qui servent de caution ou de garantie au discours dominant semble avoir les faveurs de Pascal Boniface quand il s’agit des musulmans, plus du tout quand il s’agit de juifs.  Pour l’auteur, la communauté musulmane aurait raison de lutter et d’attaquer ceux des siens qui auraient une position marginale voire qui justifieraient des positions ayant des conséquences fâcheuses pour le groupe mais pas les juifs dont la norme devrait être l’individu, et non l’assignation identitaire du groupe.

 

Pour saisir cette différence de traitement, il convient de nommer l’idée qui est présupposée, parfois même posée clairement, dans le livre : les juifs ne sont pas une minorité en France. Ils sont peut-être minoritaires statistiquement mais médiatiquement, financièrement, ils seraient la majorité, voire même les nouveaux dicteurs de pensée dominante. Et de la même façon que la police et les organisations divergent sur les chiffres des manifestants, la communauté juive dans sa majorité ne se vit pas du tout comme dominante, ni ne vit l’espace public et médiatique comme pro-israélien, bien au contraire.

 

C’est là encore que le livre de Danny Trom sert de boussole pour comprendre celui de Pascal Boniface. L’insupportable dîner du CRIF, où les politiques se succèdent pour rassurer une communauté juive inquiète, dans un faste d’un autre temps, petits cartons et délicatesses, toutes les lettres et demandes de lutter contre l’antisémitisme qui ont parfois dérapé en demande de ne pas inviter untel ou untelle, interdire telle ou telle exposition, conférence, les demandes de protection dérogatoires, qui sont au cœur de la critique de Boniface et en fait la plus grande partie des faits par lui avancés, ne sont pas, comme il le croit, la preuve d’une préférence ou d’un traitement inégal, ni d’une soumission du pouvoir politique aux sionistes,  ils sont des restes archaïques au cœur même du système démocratique moderne de l’Alliance Verticale juive avec le pouvoir, un reste d’Ancien régime qui rassure la République quant à sa puissance, puisqu’on vient lui demander protection.

 

Ainsi donc, excès des juifs de France. Excès comme exagération, maladresse, inadéquation d’un modèle de rapport avec l’État venu de la pré-modernité. Excès également comme ce qui excède, agace, irrite. Et enfin, surtout, excès comme ce qui déborde, exsude et s’exode.

 

Noémie Issan-Benchimol

 

Article publié sur le site The Tel Aviv Review of Books, reproduit avec l’aimable autorisation du magazine et de l’auteur 

 

*Pascal Boniface, La France Malade du Conflit israélo-palestinienSalvator, pp. 192

*Danny Trom, La France sans les juifs. Emancipation, extermination, expulsion, Presses Universitaires de France, pp. 155

 

Copyright visuels : Salvator ; PUF / DR

Article publié le 1er octobre 2020. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © TARB / Jewpop 2020

 

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1 Commentaire sur "Excès des Juifs de France"

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gege elkaï
Invité
Deux ou trois axiomes pour commencer. Pascal Boniface est un grand malade, il n’est bien sûr pas le seul. Dany Trom est extrêmement perspicace, mais est aussi assez malade, et sa très grande érudition recouvre avec peine une violence générale à l’égard de tout ce qui a pu se penser à gauche – depuis au moins Lyotard – en France. La recension de Noémi Issan-Benchimon est très intéressante et reflète une excellente bienveillance. Les idéologies sont de très mauvaises conseillères, quelle que soit leur orientation, et les meilleurs des communistes ont pu rester stalinien comme les meilleurs sionistes ont pu… Read more »
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