Patrick, «Lequel de nous» videra son sac ?

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Un nouvel album de Patrick Bruel, c’est comme recevoir des nouvelles d’un ancien amour ou d’un oncle que l’on essaie de ne pas perdre de vue : une fête et une inquiétude. Car le bonheur de ce signe de vie ne masque jamais la crainte d’une mauvaise surprise, celle qui écornerait les contes de notre enfance qui commençaient par «il était une fois…».

 

Alors, il était une fois…

Avant de devenir l’adulte prétentieux et tête-à-claques que vous lisez parfois, j’ai été un adolescent banal et sans relief. Ma mythologie musicale comportait une touche de mauvaise dance music et la Sainte Trinité de tous les chalalas qui se respectaient autrefois : Michel Berger / Jean-Jacques Goldman / Patrick Bruel.

 

Michel Berger est mort… (soupir) … Et vingt ans plus tard, je ne le supporte toujours pas. Vingt autres années passeraient-elles que cela me ferait encore mal. Jean-Jacques Goldman coule, lui, une retraite méritée et s’est mis aux abonnés absents. Patrick seul nous est resté, et semble s’accrocher à nos souvenirs comme un nostalgique de Kurt Cobain à son pull troué et à sa chemise à carreaux crasseuse ; un peu comme un soixante-huitard attardé qui bloquerait la Sorbonne un 1er mai.

 

Six ans après son dernier opus, Patrick Bruel nous revient avec «Lequel de nous», son album probablement le plus sombre, le plus grave. Alors, les épreuves ont-elles donné à «notre» Patrick le cachet qui distingue le meuble art-déco d’un vulgaire Ikéa ? «Dans ces moments-là», ouverture du disque, donne un embryon de réponse, puisqu’elle se veut la suite de la fameuse «Place des Grands Hommes». Les héros sont fatigués, le temps leur a patiné la gueule et si la jeunesse enthousiaste a bien fui, il demeure un je-ne-sais-quoi d’adolescent qui parcourt la plupart des textes.

 

Autant le dire, cette persistance à vieillir sans changer, à vieillir sans vouloir ou pouvoir grandir, peut irriter. Et une fois écoutées, ces quatorze chansons m’ont presque persuadé de descendre en flammes celui que j’ai considéré comme un oncle, voire un modèle. Sa mise à toutes les sauces de l’amour durant ses trente ans de carrière ont achevé de m’exaspérer.

Oser dire dans la chanson éponyme «Lequel de nous» que «l’amour peut tout», relève ou de la naïveté – l’amour serait-il donc en dehors de nous et nous manipulerait tel un destin capricieux ? – ou de la supercherie cynique. Or, si personne ne doutera jamais de son honnêteté, Patrick Bruel devra finir par comprendre que la sincérité ne remplacera jamais la vérité. Les menteurs attachants, désarmants par leur inconscience et leur inconséquence, resteront toujours dans l’erreur. «Maux d’enfants», son duo avec La Fouine sur le harcèlement Internet, trouve même le moyen d’ajouter le message moral superficiel (néanmoins nécessaire ?). La critique, qui l’a longtemps poursuivi, enfonceur de portes ouvertes, se trouve de nouveau justifiée : une femme part, je pleure ; elle revient, je souris ; la liberté est belle («Les larmes de nos pères», jolie petite chanson sur la révolution de jasmin), ad nauseam.

 

 

Comme dans tout conte, je m’aperçois enfin que … Et soudain…

Mon reproche, stylo à l’encre vitriolée, vient de ma frustration à l’entendre sempiternellement ressasser les mêmes thèmes adolescents, de ceux qui ne pardonnent pas lorsqu’on attend d’un modèle qu’il fasse enfin preuve d’une sereine responsabilité, celle qui émane des hommes apaisés. Bien sûr, des titres surnagent. Le très intéressant «J’aurais chanté peut-être» et le popisant «She’s gone» en version anglaise, rappellent un Patrick éternel ou enjoué : un moment d’autodérision et un instant de lucidité. Mieux encore, «Les cigales s’en foutent», écrite par Raphaëlle Lannadière, plus que d’être la grande chanson de l’album, pourrait passer à la postérité comme l’une de ses classiques et l’une des meilleures chansons de la variété française depuis quinze ans.

 

Car on se veut exigeant avec Bruel. J’ai fait un rêve pour lui, un rêve parallèle aux miens. Celui de le voir devenir ce qu’il aurait déjà dû devenir, celui qu’il était (est ?) destiné à devenir : une sorte de Charles Aznavour, immortel, classique dès son vivant, et pas un chanteur épuisé qui ferait l’album de trop depuis dix ans. J’en rêve encore, et j’y arrive en écoutant certaines de ses chansons et en oubliant toutes les autres. Et j’y crois. Alors Patrick, je vais te parler comme à un oncle qui vivrait ses cinquante ans en patachon, à un père qui doit assumer qu’il est mon père. Je vais te dédier ces vers de Rudyard Kipling :

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
[…]

Si tu peux être amant sans être fou d’amour,

[…]

Si tu peux rester digne en étant populaire,

[…]

Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,

[…]

Alors, les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire

Seront à tout jamais tes esclaves soumis

Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,

Tu seras un Homme, mon fils.

 

Jonathan Aleksandrowicz

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