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Les Dossiers d’Eve, nom de code
SVP 11-11

Image du générique des Dossiers de l'Écran Jewpop

Les réseaux sociaux se révèlent parfois passionnants. La lecture d’un post Facebook d’une lectrice de Jewpop a attiré notre attention sur sa filiation. Son père a marqué des générations de Français. Son nom d’abord, Guy Darbois. Un numéro de téléphone ensuite, SVP 11-11 (vous brûlez, nous sommes dans les années 70). Une émission de télé enfin, Les Dossiers de l’Écran, qui réunissait chaque semaine entre 10 et 13 millions de téléspectateurs au son d’une musique de générique inoubliable. Jewpop a demandé à Eve Samakh, fille de Guy Darbois, de nous raconter son père sous forme d’auto-interview.

 

Couverture du magazine Télé-Poche Les Dossiers de l'Écran Jewpop

Couverture du magazine Télé Poche figurant l’équipe des Dossiers de L’Écran : Alain Jérôme, Guy Darbois, Joseph Pasteur et Armand Jammot (mai 1973)

 

– Ton père c’est Guy Darbois donc, il est goy ?

 

Eve Samakh : Non non, Darbois est un pseudonyme. Mon père est juif et né à Constantine. Tout comme Enrico Macias (Gaston Ghrenassia de son vrai nom) mais avec moins de cheveux. Il a changé de nom à la demande express de Michel Moine, qui dirigeait à l’époque le service Informations de Radio Luxembourg. L’argument explicite : impossible de s’appeler Samakh quand les deux piliers de RTL sont la chrétienté et l’Europe. L’argument implicite : les juifs n’ont pas de place dans le paysage audiovisuel français. Et cela moins de 20 ans après la révélation de la Shoah aux yeux du monde entier… Petite anecdote : mon père était allé à Jérusalem interviewer Golda Meïr qui, quand elle a compris que Guy Darbois était juif, a carrément fait la gueule, elle qui était si heureuse qu’enfin un non-juif se passionne aussi positivement pour Israël. Elle a mis court à l’interview et est partie sans saluer mon père. J’adore cette histoire avec un petit h.

 

– Pourquoi ce nom, Darbois ?

 

E.S. : Un journaliste de l’époque lui avait suggéré et mon père l’avait aussitôt adopté. En plus Dar signifie maison en arabe, ce qui plaisait bien à mon sépharade de père. Ce journaliste s’appelait Daniel Sarne, mais de son vrai nom, Daniel Putois…

 

Photo de plateau des Dossiers de l'Écran Jewpop

Photo de plateau des Dossiers de l’Écran

 

– Tu es fière d’avoir comme père Guy Darbois ?

 

E.S. : Aujourd’hui oui, d’autant plus que cette relative célébrité a été engendrée par l’exercice d’un beau métier. Mais ce n’était pas le cas quand j’étais petite. Les enfants de mon école pensaient que tous les « enfants de » étaient riches et arrogants et ils les détestaient d’emblée. Je me demande du coup si les mômes n’étaient pas plus cruels dans les années 70 ! Quand des copines venaient à la maison, je cachais sous du scotch marron le pseudonyme collé sur la boîte aux lettres et je retournais les photos de mon père posant aux côtés de Brassens ou encore de Neil Armstrong.

 

– Allô SVP Guy Darbois… Ton père était le standardiste des Dossiers de l’Écran ?

 

E.S. : Hahaha (je ris alors que c’est moi qui rédige les questions) ! L’idée de l’émission venait du génial producteur, Armand Jammot, mais la mise en œuvre, c’était mon père. Le choix des films et des invités, ainsi, bien sûr, que le tri des questions posées en direct par les téléspectateurs. Bon, on peut le révéler aujourd’hui, nombre de ces questions étaient inventées par mon père. D’ailleurs, je perpétue cette pratique ici même, dans ce papier, comme par hasard, comme par pas hasard.

 

Photo de Guy Darbois Jewpop

Guy Darbois interviewé par LCP

 

– On ne le voyait jamais, il est moche ton père ?

 

E.S. : Hahaha (je ris encore, je me trouve drôle), non, il était même plutôt beau gosse. Mais c’était ainsi, un fait établi : pas de caméra dans les coulisses. Mon père s’en fichait, il ne cherchait ni à se montrer ni à se cacher. Et moi ça m’arrangeait qu’il soit l’homme invisible de la télévision. Il pouvait venir me chercher à l’école ou au collège sans être reconnu et donc sans que l’on m’embête. Les rares fois où il apparaissait à l’écran (comme avec Soljenitsyne), j’avais des sueurs froides le lendemain à l’école. Mais finalement, tout s’est bien passé car aucun enfant n’avait assisté à un débat tardif sur la dissidence sous le régime soviétique.

 

 

– Je me souviens d’un Dossier de l’Écran qui opposait sur le plateau résistants et collabos.

 

E.S. : Oui magnifique débat, passionnant et inimaginable aujourd’hui ! À l’époque, les Dossiers de l’Écran étaient une émission phare, ultra populaire. Bon, il faut dire aussi qu’il n’y avait pas 50 chaînes de télévision non plus. Il faut dire également que c’était une émission d’une qualité folle, audacieuse, intelligente, proposant des films de cinéphile suivis d’un débat intense et poli. Quelque chose de dinosaure quoi, une espèce éteinte, un truc que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître quand ils allument leur télévision. Mon père et Armand Jammot se permettaient tout, protégés par le succès et la considération. Et je me souviens particulièrement d’une émission sur l’inceste où des victimes témoignaient sur le plateau mais filmées de dos. Ce qui faisait froid à cette même partie du corps. À l’époque, je m’étais dit que ça leur ferait du bien de parler (à l’époque, rappelez-vous chers vieux lecteurs, les psys étaient mal vus et réservés aux fous), et que dans la vie ils devaient aussi être de dos tout le temps.

 

Couverture du magazine du MRAP Droit et Liberté Les Dossiers de l'Écran Jewpop

Couverture du magazine du MRAP Droit et Liberté (1968)

 

– Il n’y a jamais eu de Dossiers de l’Écran censurés ?

 

E.S. : Oui, mais tellement peu. Il s’agissait essentiellement de censures que mon père appelle « la censure par l’absence ». Exemple : un Dossier de l’Écran sur la torture en Algérie n’a jamais vu le jour, parce que les militaires invités se sont défilés au dernier moment. Autre exemple : un Dossier sur l’Académie Française n’a jamais été réalisé, car mon père avait invité une ou deux femmes écrivaines et les académiciens, tous des connar…euh pardon… des hommes, ont refusé de débattre aux côtés de femmes.

 

– Et pour sa retraite, ton père regarde la télé toute la journée ?

 

E.S. : (Cette question… Je ne ferai décidément jamais lire cette interview à mes parents) Mon père vit sa retraite sur l’île de Ré avec ma mère, il bridge (il est champion de l’île), lit un livre par jour (même du Tite-Live), écoute de la musique, cuisine, mate effectivement la télé mais uniquement les concerts, les films et les séries, bref il est redevenu Guy Samakh. Même s’il est connu là-bas sous le nom de Guy Darbois, nom qui lui octroie quelques privilèges et fascine encore quelques Charentais tels le teinturier qui lave ses affaires en priorité, ou encore l’ostréicultrice qui lui fait un prix sur les huîtres.

 

Propos recueillis par Eve Samakh

 

© photo et visuels : DR

Article publié le 30 janvier 2020. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2020 Jewpop

 

 

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1 Commentaire sur "Les Dossiers d’Eve, nom de code
SVP 11-11"

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David W.
Invité

J’adore le ton. Et je l’ai peut-être connu très jeune à Constantine
David W.

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